Dans la droite de leurs travaux précédents, Michel Boivin et Hélène Brando livrent aujourd’hui une étude sur le premier centre de séjour surveillé de Tourlaville mis en place au lendemain de la libération de la ville de Cherbourg, le 28 juin 1944. Le but est de soustraire à la vindicte populaire les collaborateurs réels ou supposés en attendant qu’il soit statué sur leur sort. Cette mise en place n’a d’ailleurs rien d’illégal et est encadrée par un décret du 16 novembre 1939, une ordonnance du 18 novembre 1943 portant sur l’internement administratif des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique et un arrêté du Comité d’Alger du 14 mars 1944 visant à règlementer ces internements.
La première partie du document porte sur le camp lui-même. Installé à la ferme du Maupas, il succède à un camp de détention allemand destiné à enfermer les punis de l’organisation Todt. Les auteurs en font une description minutieuse. Administré jusqu’au 15 janvier 1945 par l’autorité militaire, le centre bascule sous l’autorité du préfet. Les gardiens sont encore des militaires mais seulement pour peu de temps. Sauf quelques frictions, il y a peu de désordre. L’aspect financier fait l’objet d’un chapitre particulier: pour le deuxième trimestre, le budget s’élève à 1 935 385 F mais les frais de séjour sont à la charge des internés à moins qu’ils ne soient exemptés d’impôt ou sur décision préfectorale. La fermeture du camp le 21 septembre 1945 se déroule sans accroc et les propriétaires sont indemnisés.
La deuxième partie porte sur les internés. Si au départ les arrestations sont plutôt sauvages, par la suite, les ordres d’internement sont finalement le fait du préfet avec quelques exceptions. Les internements administratifs ne sont que des mesures conservatrices pour les personnes soupçonnées de collaboration économique, collaboration-dénonciation, collaboration politique et collaboration sentimentale (en ordre décroissant). Le nombre d’internés est de 629, au 30 novembre 1944, bien au-dessus des capacités d’accueil et d’où les mesures prises, par la suite, de renvoyer nombre de détenus dans leur département d’origine. L’étude de leurs dossiers permet de réaliser une étude sociologique de l’ensemble. En moyenne, la durée d’internement est de 131 jours. Sur les 1138 internés, 407 sont libérés. Les condamnations font l’objet d’un sous chapitre où il est précisé qu’il n’y eut que deux condamnations à mort commuées en détention à vie.
La troisième partie porte sur la vie quotidienne des internés au camp. Quand les bâtiments souffrent du temps, le manque de couvertures est problématique étant donné le trop grand nombre d’internés. Le chauffage est des plus restreints. La nourriture et l’hygiène sont correctes. Même s’il manque parfois du savon, il y a une infirmerie; si besoin les malades sont envoyés là-bas. Les personnes atteintes de maladies chroniques et les femmes enceintes sont placées en résidence surveillées. Les corvées tiennent place d’occupation et les internés peuvent recevoir des colis et envoyer des lettres, le tout parfaitement règlementé. Comme tout établissement de ce type, l’ennui est certain et engendre deux suicides. Quelques insubordinations et des tentatives d’échappement, voire des évasions se produisent dont quelques-unes ont pour motif de retrouver les proches.
L’ouvrage est soigné et fourmille d’exemples. Le travail offre toutes les qualités d’un travail scientifique: notes de bas-de-page, une profusion avec un inventaire des sources, une bibliographie et un index des sigles permettant de suivre un ensemble de qualité.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Éric Barré, Rezension von/compte rendu de: Michel Boivin, Hélène Brando, Un camp de collabos dans la Manche. Le centre de séjour surveillé de Tourlaville (juillet 1944–septembre 1945), Marigny-le-Lozon (Eurocibles Éditions) 2025, 198 p. (Études & essais normands, 44), ISBN 978-2-35458-125-1, EUR 23,00., in: Francia-Recensio 2026/2, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116025





