Ces deux forts volumes (plus de 900 pages en tout) sont un nouveau signe de la déjà ancienne activité de l’éditeur Aisthesis dans le domaine trop longtemps négligé, en Allemagne comme en France, du Vormärz. L’auteur de ce travail, remarquable par le volume et la qualité de la documentation, est Olaf Briese, un Privatdozent à l’université Humboldt de Berlin qui a à son actif de nombreux travaux sur la période 1830–1848 ainsi que sur celle qui suit l’échec du 1848 allemand, du Bade, avec deux insurrections militairement écrasées, de Berlin, du Palatinat bavarois et de la Rhénanie prussienne à la Saxe, en passant par Francfort et son parlement majoritairement modéré et finalement dispersé, avec un reliquat plus radical à Stuttgart.
Ce qui est novateur, chez Briese, c’est la mention, dès le titre, mais aussi par le truchement d’une couverture en rouge et noir, d’un anarchisme placé sur un pied d’égalité avec le socialisme et le communisme. C’est la première fois, semble-t-il, que l’accent est mis aussi nettement sur une composante supposée anarchiste, au‑delà de l’inévitable Stirner, du Vormärz. L’idée de base de l’ouvrage est celle, à travers les idéologies du socialisme, du communisme et de l’anarchisme, de la substitution de la notion de société (Gesellschaft) à celle d’État (Staat), d’où un jeu phonique, dès le titre, sur le monosyllabique statt (à la place de) et Staat, le a bref précédant immédiatement le a long.
Cette dichotomie État-société, qui fonctionne ici comme un axiome rendant superflue toute démonstration, ne nous a cependant pas paru tout à fait convaincante, car trop statique, l’État et la société, des formes antiques de l’État (la polis grecque et la res publica romaine surtout) aux régimes représentatifs issus des révolutions anglaises, américaine et française, en passant par l’Ancien Régime, en France sous Louis XIV et en Prusse sous Frédéric II, étant engagés dans un processus historique de nature dialectique. Le livre peut-être le plus important, parmi ceux publiés de son vivant par Hegel, les Principes de la philosophie du droit de 1820, ne porte-t-il pas, précisément, sur les rapports dialectiques entre l’État et la société (ou société civile, ou civile-bourgeoise, bürgerliche Gesellschaft), à travers diverses instances de régulation? Il est étonnant que Briese ne tienne pas compte de cela, mais joue, au contraire, sur le couple socialisme-anarchisme pour vider implicitement de son sens la conception hégélienne du rapport État-société et, de façon subséquente, l’approche de ce même rapport chez Marx et dans le marxisme. Mais discuter de cette question nous ferait sortir du cadre d’une recension.
La critique ci-dessus n’enlève rien à l’intérêt de la documentation réunie ici sur le peu et mal connu socialisme allemand dit vrai (wahrer Sozialismus), qui fut critiqué, au tout début de l’année 1848, par Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste, rédigé pour le compte de la Ligue des communistes fondée en 1847, ainsi que dans des articles antérieurs. Ce socialisme est présenté par eux comme un tissu de scientificité fallacieuse, de bons sentiments, de moralisme petit-bourgeois et d’imitation des socialismes français d’avant 1848, présentés dès 1842 par Lorenz Stein dans un ouvrage au large écho – Briese a raison de le rappeler –, ce socialisme français pouvant prendre appui, à la différence de l’allemand, sur l’expérience d’une révolution réussie, celle de 1789 reprise en 1830.
Il aurait été intéressant, y compris dans la perspective de Briese, de signaler l’intérêt un temps manifesté par Marx pour Weitling, l’organisateur, dans les années 1840, des travailleurs allemands immigrés en Suisse, un Weitling tenu par les tenants du socialisme vrai pour incapable de la moindre élaboration théorique, car enfermé dans ses références chrétiennes, Weitling les tenant, de son côté, pour de néfastes fabricants de brouillard idéologique (Nebler). C’est contre Weitling et sa tendance artisanale (Handwerkersozialismus ou -kommunismus) ou ouvriériste que les tenants du socialisme vrai se sont d’ailleurs d’abord définis comme tels, un vrai socialisme supposant un fondement philosophique dont Weitling était selon eux incapable, la formule du vrai socialisme étant ensuite reprise ironiquement par le duo Marx‑Engels.
L’ouvrage présente dans le détail les tenants du socialisme vrai, dont Lüning, Dronke, Püttmann et Schirges, ainsi que ses éphémères organes de presse, dont Das Westphälische Dampfboot, le Deutsches Bürgerbuch, le Gesellschaftsspiegel et la Trier’sche Zeitung, examinée sous toutes ses coutures dans le tome second. Les liens du socialisme vrai avec les Jeunes hégéliens, autrement dit la Gauche hégélienne, sont mis en évidence, d’une part avec Bruno Bauer et le groupe dit des hommes libres (die Freien), à Berlin et, d’autre part, de façon plus politique, Arnold Ruge et, de 1838 à 1841 à Halle, ville universitaire prussienne, les Hallische Jahrbücher, puis, de 1841 à 1843, les Deutsche Jahrbücher à Dresde, dans une Saxe moins répressive que la Prusse. Mais Briese n’insiste peut-être pas assez sur le rôle de relai tenu, entre les Jeunes hégéliens et le socialisme vrai, par le très actif Moses Heß, souvent présent à Paris comme correspondant de presse.
Concernant aussi bien les États de la Confédération germanique que les milieux de l’exil en France, Suisse et Belgique, Briese a raison d’insister, dans les deux tomes, sur Karl Grün (1817–1887), contemporain presque parfait de Marx (1818–1883). Ce disciple et traducteur de Proudhon a été durement critiqué par Marx et Engels à partir de 1846, après une phase initiale de coopération assez harmonieuse, ce rapport reproduisant à peu de chose près le rapport de Marx à Proudhon lui-même: coopération fructueuse d’abord, puis critique méprisante.
Un regret enfin: celui que Briese paraisse négliger certains apports d’origine française – dont certains très récents, il est vrai – sur les questions qui l’occupent. On pense ici à ceux de Franck Fischbach, spécialiste de la philosophie allemande, avec, en 2022 et 2023, une anthologie du Jeune hégélianisme et un numéro de la revue Études germaniques sur le même sujet et, dès 2004, puis en 2021 et 2025, à ceux de l’auteur de la présente recension, avec des traductions et présentations de textes de Ruge échelonnés de 1843 à 1849. Cette inattention relative à l’égard de la recherche française est-elle le résultat d’un choix de fond ou, plus simplement, de lacunes dans l’information scientifique internationale?
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Lucien Calvié, Rezension von/compte rendu de: Olaf Briese, Gesellschaft statt Staat. Sozialismus und Anarchismus vor und nach 1848. Bd. 1: Akteure, Konzepte, Begriffe, Bd. 2: Die Trier'sche Zeitung, Bielefeld (Aisthesis Verlag) 2025, 420 und 502 S. (Vormärz-Studien 50 und 51), ISBN 978-3-8498-2098-5 und 978-3-8498-2100-5, EUR 40,00 und 70,00., in: Francia-Recensio 2026/2, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116026





