Lauréate de plusieurs prix, notamment du prix Hedwig Hintze, décerné par l’association des historiens et historiennes d’Allemagne en 2025, la thèse de l’historienne Cosima Götz est sans aucun doute innovante. L’autrice dévoile au lecteur les coulisses d’un objet d’études étonnamment absent de la recherche historique et urbaine (20): les concours internationaux de planification urbaine entre 1890 et 1940. Toutefois, ces concours ne seraient que des exemples d’une histoire beaucoup plus large et complexe que Götz tâche d’esquisser: celle de la concurrence et de la compétition, termes condensés dans le mot allemand Wettbewerb. Götz part d’un phénomène significatif sur lequel on sait peu et elle utilise le travail historique comme outil de recherche. C’est là que réside toute la beauté de son geste scientifique, ainsi que le défi de se pencher sur un sujet sur lequel l’état de l’art est pratiquement inexistant.
Pour faire cela, Götz nous propose un périple dans l’espace et dans le temps; elle analyse quatre villes, vers lesquelles on est catapulté dès le prologue, constitué d’une page de texte et d’une image pour chaque cas d’études. Ces quatre villes présentent un dénominateur commun: elles sont des capitales, dont le masterplan a fait l’objet d’un concours international – Berlin (1908–1910), Canberra (1911‑1912), Paris (1919–1920), Ankara (1927–1929). Son argumentation du choix des cas d’études reste plutôt faible. Cependant, au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture du volume, on s’en passe assez aisément, car on est davantage curieux de voir des exemples disparates de comment un concours de la sorte s’organise, d’observer les rivalités dont il peint le scénario, ou encore, d’en estimer sa réalisation ou non réalisation dans la vraie vie, hors des papiers du concours.
Dans la première partie du livre, Götz retrace les logiques de l’attractivité des concours entre 1890 et 1940. Une raison réside dans le discours problématisant autour des métropoles au tournant du XXe siècle: elles sont synonymes de la maladie, du déclin, de dépeuplement, et d’un danger menaçant global (56), d’où l’urgence de les transformer pour que la société en bénéficie. Ces discours se greffent aux impératifs de maitriser ces changements inarrêtables tels que l’industrialisation et l’urbanisation. Dans ce contexte, la discipline de l’urbanisme prend forme et les concours pour la planification des métropoles ont du succès, car ils promettaient une conception d’ensemble, capable de »remettre de l’ordre dans le chaos« (41), ou encore de résoudre »tous les problèmes liés à la croissance des métropoles« (71).
Tout cela devenait possible grâce au masterplan, qui promettait ambitieusement »la fin de toutes les crises des villes et des sociétés urbaines« (101). Cet outil est à la fois une vision d’ensemble de la métropole et un plan-guide pour organiser l’avenir de la ville et de sa société, en termes de réseaux de transports, d’espaces verts, de logement, d’esthétique urbaine et de bien-être de sa population. Un projet d’une telle envergure impulsait la formation de groupes interdisciplinaires participant aux concours.
La deuxième partie se penche plus précisément sur le déroulement des concours et sur le succès de cette formule. C’est dans cette partie que l’on comprend à quel point ces concours exemplifiaient le monde de la compétition/concurrence. Même sans un règlement international, les concours internationaux se déroulaient de façon similaire entre la fin XIXe et le début du XXe siècle, mais aussi au jour le jour. La seule différence réside dans la quantité de contraintes liées à la logistique du transport ainsi qu’aux obstacles linguistiques: autrefois, rien que pour l’envoi de la documentation dans les deux sens, il fallait compter des semaines, voire des mois. Une fois l’évaluation du jury complétée, le projet gagnant était désigné lors d’une conférence de presse, puis il était publié et présenté au grand public lors d’expositions.
Au-delà des aspects techniques, Götz démontre bien à quel point le cadre international ne soit pas qu’un scénario de la bonne entente, mais plutôt un arrière-plan de confrontations et de conflits. À l’appui de plusieurs exemples, l’autrice détecte des régularités dans les contestations, telles que les jugements des jurys, les décisions des commissions, ou encore des soupçons de plagiat. Il n’était pas rare que les concours renforçassent des conflictualités déjà existantes ou ils en créèrent lorsqu’elles avaient de l’écho dans l’opinion publique. À côté des avantages pratiques, tels que le rassemblement de plusieurs idées du masterplan d’un seul coup, les concours pour les métropoles nourrissaient et résultaient d’une manière compétitive de penser. Au même titre que les expositions universelles ou les Jeux olympiques, les concours internationaux de planification urbaine exemplifient le monde de la concurrence, et c’est pour cela que l’autrice estime pertinent de les analyser comme exemple d’histoire de la concurrence (traditionnellement abordée d’un point de vue économique ou bien interétatique).
Dans la troisième partie, Götz explore l’internationalité des concours, qui permettait aux jeunes urbanistes d’accéder aux réseaux internationaux, tout comme aux fonctionnaires administratifs de différents pays d’entrer en contact (174). Toutefois, les candidats internationaux étaient parfois défavorisés par rapport aux candidats sur place, car ils n’accédaient aux documents et aux plans que tardivement et donc disposaient de moins de temps pour y travailler. Au niveau linguistique, des hiérarchies et des inégalités se reproduisaient car, même si toutes les langues étaient admises, les candidats devaient être capables de déchiffrer les plans et les documents par eux-mêmes. Les évènements géopolitiques également finissaient par influencer la participation des candidats, notamment lors de la Première Guerre mondiale (183). En outre, des transferts se passaient également au niveau de la documentation et des plans des concours qui circulaient pendant plusieurs décennies dans différentes parties du monde. Ces documents permettaient aussi aux idées et aux pratiques de voyager (194).
Götz se consacre également à un autre manque historiographique: l’absence d’études sur le caractère transnational des biographies des urbanistes. Elle retrace ainsi trois modes de fonctionnement à titre d’exemple: des urbanistes qui déménagent complètement à l’étranger, ceux qui déménagent dans les colonies et ceux qui préfèrent rester mais effectuent ponctuellement des déplacements pour visiter les endroits pour lesquels ils dessinaient les masterplan (207).
Enfin, dans la quatrième partie, Götz analyse l’après-concours, notamment des conséquences concrètes après la désignation du projet gagnant. Elle démontre le décalage entre les résultats et les attentes initiales, notamment à cause des conflictualités et des points de friction qui dérivent du concours et de ses résultats. Le choix de l’autrice de se focaliser sur ces derniers laisse le lecteur quelque peu sur sa faim, car on s’attend à beaucoup plus de détails selon les villes sur l’après-concours.
Metropolen im Wettbewerb, fruit d’un remarquable travail d’archive et de rigueur scientifique, donne clairement l’élan à des recherches ultérieures sur le thème.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Eleonora Marchioni, Rezension von/compte rendu de: Cosima Götz, Metropolen im Wettbewerb. Stadtplanung und Stadtgesellschaften 1890–1940, Göttingen (Wallstein) 2025, 368 S., 82 s/w und farb. Abb. (Moderne Zeit. Neue Forschungen zur Gesellschafts- und Kulturgeschichte des 19. und 20. Jahrhunderts, 38), ISBN 978-3-8353-5827-0, EUR 40,00., in: Francia-Recensio 2026/2, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116030





