Plusieurs ouvrages ont été publiés au cours des dernières années sur la question des minorités nationales dans l’armée allemande, avec des situations juridiques évidemment très différentes entre 1914–1918 et 1939–1945. Pour la Grande Guerre, citons les deux volumes: Soldats d’entre-deux. Identités nationales et loyautés d’après les témoignages produits dans les Empires centraux pendant la Première Guerre mondiale (PUS, 2019) et Alsace(s) et Lorraine(s). Soldats d’entre-deux des Empires centraux (1914–1918). Études, regards et témoignages (Publications historiques de l’Est, 2023), actes, en deux livraisons, de journées d’études organisées à Strasbourg en 2014, publiés par Ségolène Plyer, Jean-Noël Grandhomme et Raphaël Georges. En ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale se détache le livre publié sous la direction de Frédéric Stroh et Peter M. Quadflieg, L’Incorporation de force dans les territoires annexés par le IIIe Reich (PUS, 2016), actes d’un colloque organisé au Mémorial d’Alsace-Moselle en 2012. C’est dans le contexte d’un approfondissement de ce type de travaux que s’inscrit le présent ouvrage, qui réunit les contributions de chercheurs ayant participé, dans le cadre du projet WARLUX, mené par l’université du Luxembourg, à une rencontre qui s’est tenue en 2022.
Dans l’introduction, Nina Janz et Denis Scuto posent les enjeux de cette étude comparatiste, qui concerne plus d’un demi-million d’hommes et de femmes enrôlés de force dans l’armée ou dans les formations paramilitaires nazies. Ces incorporations sont motivées, pour le régime, outre par le prosaïque besoin de renforts, par le concept de Volksdeutsch, désignant une personne censée appartenir à la communauté allemande bien que née hors des frontières du Reich de 1938.
La première partie du livre est consacrée à la genèse du service militaire, c’est-à-dire au processus d’attribution de la citoyenneté allemande aux »annexés de fait« par des nazis qui, par ce tour de passe-passe juridique, croient naïvement limiter les critiques des Alliés et des États neutres à leur encontre. L’étude de cette politique est menée par Denis Scuto dans le cas du Luxembourg, où les Urdeitsch Muselfranken (soi-disant »Francs de la Moselle vieux Allemands«) passent par les différentes étapes imposées par le Gauleiter Simon, jusqu’à l’enrôlement de force. L’article n’élude cependant pas l’existence de membres du parti et de volontaires, comme ailleurs, ni de catégories particulières, comme ces Luxembourgeois d’origine italienne. Chez les Slovènes d’Autriche, intégrés au Reich au moment de l’Anschluss, et chez ceux de Yougoslavie, pour partie annexés de fait en 1941, on trouve, comme partout, un certain nombre de volontaires pour les Waffen SS, mais surtout, là aussi, des incorporés de force; c’est ce que montre Klemen Kocjančič.
Dans la deuxième partie, consacrée aux témoignages, Nina Janz s’intéresse, à travers ce prisme du récit, aux Luxembourgeois qui ont relaté dans leurs écrits et oralement leur expérience de soldats »allemands«. La chercheuse passe en revue des sources notamment constituées de lettres, et l’historiographie disponible sur le sujet. Une étude de cas, la correspondance des frères Pierrard, se révèle particulièrement éclairante, en particulier pour ce qui est des ambiguïtés inévitables entre exclusion et cohésion au sein d’une armée, quelle qu’elle soit. Philippe Beck aborde ensuite la question des Belges des Cantons de l’Est (Eupen, Malmédy et Saint-Vith), avec l’exemple des papiers conservés par la famille Beck-Peissen, qui comprennent notamment un document d’exception, l’album-photo Unsere Dienstzeit, dont plusieurs pages sont reproduites dans la communication; et une source concernant une »Malgré-elle« incorporée au Reichsarbeitsdienst (RAD). Dans la même veine, Monika Kokalj Kočevar analyse selon une grille historique, mais également littéraire, les carnets de six »Malgré-nous« slovènes, dans lesquels elle relève les nombreux thèmes abordés et l’usage, parfois, de la langue maternelle. Inna Ganschow propose quant à elle une plongée dans les témoignages de Luxembourgeois qui ont subi la captivité soviétique, dont la vie peut être résumée par la formule: »Faim, attente, retour«, et qui sont parfois écrits sur des supports improvisés, comme de l’écorce de bouleau.
Dans la troisième partie, il est question des évasions et des actes d’insoumission, ainsi que des conséquences de ceux-ci sur les proches, en particulier l’internement (ou la réinstallation) des familles dans le Reich – en Silésie ou au Sudetenland, le plus souvent –, assortie de la confiscation de leurs biens, comme le montre Sarah Maya Vercruysse pour le Luxembourg, selon l’implacable logique de la Sippenhaft (responsabilité du clan). Avec Konrad Graczyk, il est question de la Pologne, avec l'exemple de l’aide apportée à des déserteurs, vue à travers les archives des tribunaux spéciaux chargés de juger les contrevenants à l’ordre nazi. Et Tobias Kossytorz évoque le traitement par les autorités helvétiques des déserteurs et réfractaires alsaciens en Suisse, généralement internés dans des camps de travail, où ils reçoivent souvent l’aide d’organismes caritatifs.
Enfin, dans une quatrième et dernière partie, consacrée aux prisonniers de guerre et aux changements d’uniforme de certains soldats, se trouve l’article de Machteld Venken sur les conflits d’allégeance, qui concernent en particulier les Polonais, dont certains combattent du côté des Alliés, tandis que d’autres servent dans l’armée allemande, notamment en Normandie. La possibilité de combats fratricides est alors réelle et avérée. Philippe Gény s’intéresse pour sa part au regard porté par les Alliés occidentaux (Britanniques, Américains et Canadiens) sur les Alsaciens et Mosellans, et la manière dont ils les traitent dans les camps de prisonniers. Félix Streicher et Nina Janz montrent, en retraçant le parcours d’un Luxembourgeois, ancien enrôlé de force devenu militaire pour son pays, comment »la vie continue« après-guerre. À cet égard on pourrait aussi mentionner l’exemple à peine croyable de l’Alsacien Jean-Paul Bailliard (1924–2013), contraint de porter l’uniforme de la Wehrmacht dans sa jeunesse et devenu ensuite général de l’armée française, spécialiste du nucléaire.
Il revient à Jörg Echternkamp de conclure, avec une histoire des récits de l’expérience combattante, ce volume qui n’a certes pas fait le tour de la question – ce n’était pas possible –, mais posé de nouveau jalons pour une meilleure connaissance du destin de ces hommes et de ces femmes placés sur des frontières et appartenant à des minorités nationales. Cet ouvrage contribue en effet à une histoire différenciée de l’armée allemande, appelant les chercheurs à ne pas forcément toujours voir un »soldat allemand« sous l’uniforme de la Wehrmacht ou des Waffen SS, mais parfois un homme ou une femme dont la loyauté va à une autre patrie, placés là par un vent contraire: ceux qui soufflent régulièrement sur les pays d’entre-deux.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Jean-Noël Grandhomme, Rezension von/compte rendu de: Nina Janz, Denis Scuto (ed.), The Impact of War Experiences in Europe. The Conscription of Non‑German Men and Women into the »Wehrmacht« and »Reichsarbeitsdienst« (1938‑1945), Berlin, Boston (De Gruyter Oldenbourg) 2025, VIII–443 p., 8 b/w fig. and 30 col. fig., ISBN 978-3-11-108311-7, EUR 49,95., in: Francia-Recensio 2026/2, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116032





