La bibliothèque cantonale de Thurgovie, fondée en 1805, est située à Frauenfeld. Elle possède actuellement 52 manuscrits médiévaux, provenant pour l’essentiel de monastères et couvents du canton, sécularisés en 1848, à l’exception de l’établissement scolaire des dominicaines de Sankt Katharinental, fermé seulement en 1868. Parmi ces manuscrits, dix-sept, choisis pour leur importance et signalés ci-dessous par un astérisque, sont déjà accessibles intégralement sur le site e-codices. Virtual Manuscript Library of Switzerland, un nombre sans doute appelé à augmenter.
L’introduction, due à L. Glöckler, J. Keller et R. Gamper, commence par évoquer l’ensemble des treize fondations monastiques implantées en Thurgovie entre le IXe et le XIVe s., à l’initiative de l’évêque de Constance et de nobles locaux. Elle consacre ensuite une notice détaillée à l’histoire, souvent mouvementée, des quatre maisons dont certains manuscrits figurent dans le fonds de Frauenfeld: trois abbayes d’hommes (chanoines réguliers de Kreuzlingen, bénédictins de Fischingen, chartreux d’Ittingen substitués en 1461 à des chanoines réguliers) et un couvent féminin déjà cité (Sankt Katharinental). La provenance exacte des livres entrés à la bibliothèque est ignorée dans presque un tiers des manuscrits du fonds. Quand elle est connue, la mieux représentée des collections ecclésiastiques est celle de Kreuzlingen, avec quinze manuscrits, tandis qu’Ittingen, Fischingen et Sankt Katharinental n’ont fourni respectivement que six (dont deux douteux), cinq et deux volumes.
L’abbaye de Kreuzlingen avait pour patrons les saints Ulrich et Afra. Elle connut son apogée au début du XVe s. et eut le privilège de recevoir en octobre 1414, juste avant l’ouverture du concile de Constance, la visite du pape Jean XXIII qui octroya à l’abbé de l’époque et à ses successeurs le droit de porter les insignes pontificaux; détruite une première fois en 1499 durant la guerre de Souabe entre les Suisses et Maximilien de Habsbourg, elle fut à nouveau dévastée en 1633 durant la guerre de Trente Ans. Sa bibliothèque dut être reconstituée par la suite, ce qui explique sa pauvreté relative en manuscrits, originaires pour la plupart du Sud‑Ouest de l’Allemagne, et sa plus grande richesse en incunables (dont 89 sont aujourd’hui conservés).
L’abbaye Sainte-Marie de Fischingen fut jusqu’au XIIIe s. un important monastère double qui compta jusqu’à 150 moines et convers et 120 femmes. De cette époque, ne s’est conservé qu’un livre du chapitre (Martyrologe, règle et nécrologe), partiellement édité dans la série Necrologia Germaniae des MGH et déposé depuis 2014 au Staatsarchiv de Thurgovie. Incendiée en 1380, et sérieusement endommagée en 1410 durant un conflit entre Zurich et l’évêque de Constance, l’abbaye était réduite à une dizaine de conventuels au début du XVIe s. Après un court passage à la réforme, elle retrouva une certaine importance après le concile de Trente et possédait, d’après un catalogue de 1789, 8000 livres, mais fort peu de manuscrits, comme Mabillon put le constater lors de son passage à l’été 1683. Depuis 1977, elle abrite à nouveau une petite communauté bénédictine.
À Saint-Laurent d’Ittingen, les chartreux remplacèrent, en 1461, les chanoines réguliers tombés en décadence; la nouvelle fondation reçut l’aide d’autres chartreuses, notamment celle de Pleterje (Plettriach) en Slovénie, dont un manuscrit de Grégoire le Grand de la fin du XIVe s. (coté Y 59*) se trouve maintenant à Frauenfeld. Brûlée en 1524, durant les troubles provoqués par la Réforme, l’abbaye fut refondée officiellement en 1530, et sa bibliothèque restaurée grâce aux dons d’autres chartreuses, notamment celle de Bâle. Le fonds reconstitué ne comportait que peu de manuscrits médiévaux, mais il en provient un ensemble de 262 incunables. La liste des livres (»librorum seu codicum«) envoyés de Bâle en 1526 est reproduite p. 23: elle comporte notamment un psautier, un évangéliaire, des opuscules d’Hugues de Saint-Victor, Cassien et Anselme, deux tomes des Moralia in Iob de Grégoire le Grand, le Profectus religiosorum de David d’Augsbourg et l’Horologium devotionis de Berthold le Teutonique. Vécut à Ittingen l’hagiographe Heinrich Murer (1588–1638), auteur d’une Helvetia sancta seu paradisus sanctorum Helvetiae florum, parue à Lucerne en 1648 et republiée à Saint-Gall en 1751.1 Le même auteur avait projeté un autre ouvrage qui devait décrire les établissements religieux de Suisse: le Theatrum Ecclesiasticum Helvetiorum. Celui-ci, inachevé, est resté inédit, mais il en subsiste 22 tomes (cotés Y 96–110* et 112–118*), trop tardifs pour figurer dans le catalogue, mais tous numérisés et accessibles sur la toile. L’abbaye d’Ittingen était prospère2 et put accueillir une cinquantaine de chartreux allemands obligés de fuir leurs maisons durant la guerre de Trente Ans. Avant la sécularisation, les moines d’Ittingen confièrent une partie de leurs manuscrits à un prêtre qui les donna ensuite à la chartreuse de la Valsainte, dans le canton de Fribourg, après sa refondation en 1861.
Le couvent des dominicaines de Sankt Katharinental fut fondé en 1242 et compta jusqu’à 150 sœurs vers 1280. Réputé pour sa stricte observance, il devint au XIVe s. un centre de mystique rhénane, que visitèrent Maître Eckhart et Henri Suso. L’une des activités des nonnes était la copie de livres, liturgiques ou en allemands, mais la plupart des manuscrits qui étaient restés sur place furent aliénés au XIXe s. et sont actuellement dispersés en Allemagne, en Suisse et au Vatican. Il ne subsiste à Frauenfeld que deux livres de la seconde moitié du XVe s., un processionnal complété en 1606 (coté Alt Msc 3*) et un recueil renfermant les Vies des sœurs et des chants spirituels (Y 74*).
Les manuscrits de la bibliothèque cantonale, jusqu’ici assez peu exploités, ont été décrits par D. Binotto, D. Führer, P. Jacsont et M. Mangold. Les descriptions codicologiques et les analyses de contenu sont très fouillées, mais peu illustrées, dans la mesure où il existe un programme de numérisation. Comme on pouvait s’y attendre de livres de provenance ecclésiastique, nombreux sont les recueils de type liturgique: antiphonaires (Y 2, Y 36); graduels (Y 4, Y 229); rituels (Y 9 et 120*); bréviaires de Besançon (Y 24*, s. XIV1/2, magnifiquement enluminé), de Belgique (Y 27, a. 1329), de Constance (Y 28, s. XI–XII et XV; Y 237*, a. 1437‑1443); heures d’Utrecht (Y 25), d’Amiens (Y 26), du Sud-Ouest de l’Allemagne (Y 193, Y 249); offices de la Vierge (Y 29); liber precum (Y 30, en allemand); missel (Y 92); psautier férial et hymnaire (Y 131*, de Fischingen); processionnaux (ALT Msc 3*, Y 134). Sont aussi présents quelques manuscrits scripturaires: une bible complète originaire de la haute vallée du Rhin (Y 18, s. XIV); un exemplaire des Historienbibeln (Y 19*, a. 1450–1455, provenant de Kreuzlingen, mais originaire d’Haguenau en Alsace); les douze petits prophètes glosés (Y 223, s. XII; ayant appartenu à une abbaye de cisterciennes françaises),3 un Nouveau Testament (Y 224, s. XIII). Dans le reste du fonds, à côté d’auteurs très diffusés, comme Guillaume Peyraut (Y 231), Jacques de Voragine (Y 71), Jean Halgrin d’Abbeville (Y 235*), Jean Herolt (Y 230), Nicolas de Lyre (Y 83), Simon de Cassia (Y 49), Thomas de Cantimpré (Y 81), etc., on remarque des ouvrages moins répandus ou même rares: des fables en allemand d’Ulrich Boner (Y 22, s. XV2/3, venant de Kreuzlingen); un fragment du Liber glossarum (gardes d’Y 36, s. XII); un recueil de comput (Y 35, a. 1467–1486); deux livres de médecine (Y 12*, a. 1407; Y 123, a. 1466), dont le premier transmet le Collectorium totius fere medicinae de Niccolò Bertrucci († 1342); des Vies de saints en allemand (Y 146 et Y 156*, tous deux de Fischingen); un commentaire à la Rhétorique à Herennius, encore très largement inédit,4 du bolonais Bartolino de Benincasa de Canulo, suivi de sa Brevis introductio ad dictamen Iohannis Bonandreae (Y 222a, s. XIV4/4, originaire d’Italie du Nord).5 D’autres manuscrits retiennent l’attention en raison de leurs anciens possesseurs, comme un exemplaire de l’Exordium parvum, de la Charta caritatis et du Libellus definitionum ayant appartenu aux cisterciens de Salem, puis aux moniales de Feldbach am Bodensee (Y 38a, ca. 1260), ou encore un manuscrit de Nicolas de Cues (Cribratio Alcorani, Contra Bohemos), portant les armes du pape Paolo II Barbo et un ex-libris de la chartreuse de Buxheim (Y 39*, a. 1464–1471).
Parmi les manuscrits cités jusqu’à présent, deux au moins (Y 222a et Y 223) ne viennent pas des établissements ecclésiastiques cités plus haut, mais d’un bibliophile privé, Georg Alfred Kappeler (1839‑1916), pasteur à Frauenfeld qui légua sa collection à la bibliothèque cantonale de Thurgovie. C’est à cette donation que l’on doit les seuls manuscrits de classiques latins décrits dans le présent catalogue: les Strategemata de Frontin, qui avaient appartenu antérieurement à l’helléniste Charles Benoît Hase, allemand de naissance, mais naturalisé français (Y 221, s. XVmed., provenant de Salem); et de Cicéron, le De officiis (Y 222*, a. 1453, d’origine italienne) et un recueil de discours, dont les Philippiques, les Catilinaires et les Verrines (Y 227, s. XV1/4, d’Italie du Nord).
Incendies et guerres ont prélevé un lourd tribut sur le patrimoine livresque de la Thurgovie médiévale. Cependant, grâce au renouveau dû à la Réforme catholique et à un collectionneur local, le fonds présent à Frauenfeld mérite d’être davantage exploité. Cet excellent catalogue, de présentation homogène, bien qu’il ait été rédigé à plusieurs mains, apporte désormais des informations précieuses aux liturgistes et aux historiens comme aux philologues.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
François Dolbeau, Rezension von/compte rendu de: Dario Binotto, Dörthe Führer, Pauline Jacsont, Mikkel Mangold, Laura Glöckler, Joana Keller, Rudolf Gamper, Katalog der mittelalterlichen Handschriften der Kantonsbibliothek Thurgau, Basel (Schwabe Verlag) 2025, 218 S., 29 farb. Abb., ISBN 978-3-7965-5384-4, CHF 58,00., in: Francia-Recensio 2026/2, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116049





