Tel un compilateur médiéval, Roger Collins réunit dans cet ouvrage dix études – dont trois inédites (les chapitres 2, 9 et 10) – sur l’historiographie franque mérovingienne et carolingienne. Professeur à l’université d’Édimbourg, il y analyse les principales sources de l’époque et insiste sur les précautions nécessaires quant à leur étude. À travers l’examen de plusieurs évènements majeurs, le spécialiste du haut Moyen Âge montre l’importance de confronter les récits pour mieux comprendre les dynamiques historiques et narratives.
Le premier chapitre porte sur Grégoire de Tours, auteur central de la période mérovingienne. À travers la révolte d’Herménégild contre son père, le roi wisigoth Léovigild au début des années 580, R. Collins interroge la fiabilité du chroniqueur. L’évêque, qui a tendance à proposer des récits imprécis et orientés, réduit un conflit complexe impliquant les Byzantins et les Suèves à une simple querelle familiale. Malgré ces biais, son témoignage demeure plus fiable que celui plus tardif de Jean de Biclar ou d’Isidore de Séville, notamment grâce aux informations de première main qu’il a pu recueillir auprès des légats.
Sous les Carolingiens, les Decem libri historiarum continuent de circuler sous forme abrégée limitée aux six premiers livres, participant à une réécriture valorisant les Pippinides face à des souverains mérovingiens présentés comme défaillants (chapitre 6). Un tel épitomé pourrait avoir été utilisé par le continuateur de la chronique de Marius d’Avenches (chapitre 2). Cela expliquerait l’absence notable d’évènements francs entre 581 et 612, avant une reprise en 613, année décisive marquée par la réunification du royaume franc sous Clotaire II et l’élimination de la lignée issue de Sigebert Ier et de Brunehaut, exécutée cette même année. Ce silence de près de trente ans s’explique par son contexte de rédaction: l’avènement de Clotaire II après la mort de Chilpéric Ier en 584, entachée de doutes sur sa légitimité, rendait délicat le rappel de ses débuts contestés. Une fois devenu roi unique, il devenait politiquement risqué d’évoquer ses faiblesses initiales. L’accent mis sur l’exécution de Brunehaut sert ainsi à détourner l’attention des tensions antérieures et à légitimer l’extinction d’une branche mérovingienne.
Ce genre d’intention rédactionnelle se retrouve pleinement dans l’historiographie carolingienne. La disparition du jeune maire du palais Théodoald après 715 dans les sources sert à légitimer l’ascension de Charles Martel et de sa lignée, alors même qu’une charte et les Annales de Lorsch attestent de sa survie bien au‑delà (chapitre 3). La confrontation des Annales Mettenses priores, des Annales regni Francorum et des continuations de Frédégaire permet, au chapitre 4, de reconstituer la mairie du palais de Pépin le Bref, ainsi que l’éviction progressive de ses rivaux pippinides. Elle met en évidence la collaboration étroite entre Pépin et son frère Carloman, tant dans les campagnes militaires qu’au détriment de leur demi-frère Griffon. Les lettres de Boniface de Mayence complètent ce tableau en éclairant l’écartement de Drogon après la retraite de son père, peu avant la campagne de Pépin contre les Saxons en 747. Les Annales de Lorsch et les Annales regni Francorum, retraçant le déroulement du couronnement impérial de Charlemagne en 800, s’accordent pour présenter l’élévation impériale comme un évènement strictement romain, en occultant les négociations préalables (chapitre 5). Les deux récits divergent cependant dans leur mise en scène: les Annales de Lorsch, rédigées à un moment où le pape Léon III était affaibli, insistent sur le rôle des clercs et des laïcs présents à Rome, tandis que les Annales regni Francorum, plus tardives, valorisent la figure du pontife, désormais réhabilité. La fin du règne de Charlemagne subit aussi ce genre de réécriture (chapitre 7). Peu après sa mort, certaines sources évoquent la crainte de son passage au purgatoire en raison de fautes inconnues. Les premiers actes de son fils Louis le Pieux en témoignent: il cherche à corriger les abus de certains officiers de son père et entreprend une démarche pénitentielle pour ses propres méfaits, comme pour ceux de Charlemagne. Ces inquiétudes disparaissent après la mort de Louis. Son père devient alors l’empereur modèle tandis que Louis en constitue progressivement le contrepoint.
Enfin, Roger Collins propose de nouveaux examens de tradition manuscrite. En comparant la version originale des Annales regni Francorum avec la révision demandée par Louis le Pieux, il remet en cause la division traditionnelle établie par Leopold von Ranke (chapitre 8): la première partie couvrirait en réalité les années 787–902, puis jusque 801, et non 807, la fin relevant uniquement du continuateur. Cette relecture conduit également à rejeter l’attribution de la révision à Éginhard. Le même type d’analyse est appliqué à la chronique attribuée à Frédégaire et à ses continuations au chapitre 9. L’étude des manuscrits, enrichie par de nouveaux fragments conservés à Bâle, Munich et Dilligen, met en évidence la diffusion durable de l’œuvre, largement copiée dans les centres du pouvoir carolingien du lac de Constance, comme l’abbaye de Saint-Gall. En examinant un manuscrit issu du scriptorium de l’abbaye de Saint-Amand (Vienne, Österreichische Nationalbibliothek, 473) daté de la seconde moitié du IXe siècle, l’historien rejette l’hypothèse d’un cadeau lors du couronnement de Charles le Chauve en 869 ou 875. Il souligne notamment la présence d’un éloge de Lothaire, demi-frère et rival de Charles, incompatible avec une telle fonction.
La synthèse proposée par Roger Collins offre l’occasion de découvrir – ou de redécouvrir – les textes fondateurs de l’histoire franque. Il met en évidence la nécessité de confronter les sources et de les replacer dans leur contexte de production et de transmission. Cette approche permet de mieux saisir les logiques propres à l’historiographie franque et de proposer une lecture renouvelée de ses œuvres à travers les grands évènements du haut Moyen Âge.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Manon Raynal, Rezension von/compte rendu de: Roger Collins, From Clovis to Charlemagne. Frankish History and Historians, London, New York (Routledge) 2025, 226 p., 3 b/w fig. (Variorum Collected Studies, 1137), ISBN 978-1-032-88052-5, EUR 190,00., in: Francia-Recensio 2026/2, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116053





