Cet épais volume rassemble vingt-deux contributions (en trois langues: allemand, italien et français), issues de trois sessions de recherche tenues entre 2018 et 2022 à la Villa Vigoni sur »les crises de l’Église et les réponses du droit du haut Moyen Âge à la Réforme«. L’enjeu explicite était de comprendre comment le droit canonique a pu permettre à l’institution ecclésiale de surmonter les graves crises de toutes sortes (internes, externes ou les deux) auxquelles elle a été confrontée dans la longue durée, de l’Antiquité tardive à la Réforme protestante. La majorité des contributions sont dues à des historiens du droit, mais à ceux‑ci se sont également associés des historiens, occidentalistes et byzantinistes, et des théologiens. Tous partagent l’idée que le droit n’est pas seulement un système de règles mais une ressource de gouvernement, de médiation et de stabilisation, à la fois théorique et pratique, dont l’institution a pu (ou pas) se saisir selon les contextes et selon les défis auxquels elle s’est trouvée confrontée. À ce titre, et c’est heureux, le propos traduit bien une historicisation de la question, à rebours d’une tradition institutionnaliste qui a pu exagérer, à partir de la formalisation systématique du droit canonique entre XIIe et XIIIe siècles surtout, une conception quelque peu figée et immobile de l’institution ecclésiale. L’ouvrage confirme d’ailleurs, de manière à vrai dire peu surprenante, et par-delà une répartition trop académique des différentes études de cas en trois périodes (haut Moyen Âge, bas Moyen Âge, Réforme), l’importance particulière (avant la Réforme, rupture majeure et terme du volume) d’au moins trois césures chronologiques: la réforme carolingienne, la réforme grégorienne et le Grand Schisme.

L’ampleur et la variété des différentes contributions empêchent d’en rendre compte de manière exhaustive. Énumérons cependant les principaux sujets abordés. Deux contributions examinent des concepts juridiques: la dispensatio (ici analysée à la lumière de son utilisation originale par Grégoire VII pour assouplir les règles procédurales de l’ordre canonique) et le scandalum (ici étudié de manière diachronique à l’aune de l’inconduite sexuelle des clercs). D’autres contributions envisagent des questions récurrentes dans la longue durée médiévale, comme la gestion patrimoniale et le statut des biens des établissements ecclésiastiques (ici étudié à travers le cas de la réforme de l’administration du patrimoine des hôpitaux mise en œuvre par le concile de Vienne en 1311, qui étend à ces institutions le principe d’indisponibilité patrimoniale inspiré des institutions romaines), le champ des prérogatives juridiques des femmes, les enjeux juridiques des reconsécrations de sanctuaires profanés, le recours au bras séculier par les juridictions ecclésiastiques, l’élaboration du système des preuves, ou encore la définition des pouvoirs de correction exercés sur les clercs et les moines en cas d’immoralité, de désobéissance et d’indiscipline (ici traitée à partir des commentaires du décret de Gratien et des premières collections de décrétales). Un grand nombre d’études, enfin, s’attachent à des crises particulières où la mobilisation du droit est d’abord analysée de manière fine sous un angle contextuel, même si ces crises peuvent en réalité refléter des données de structure (ainsi de la domination impériale sur la production juridique à Byzance, perçue à travers le rôle de Justinien II au concile de Quinisextum de 691/692) ou bien créer un précédent et inaugurer une tradition: ainsi en est-il de l’action théorique et pratique du pape Jean VIII en faveur de la diffusion de l’appel à Rome comme recours judiciaire – et non plus seulement disciplinaire –, à la fin du IXe siècle, dont une autre contribution montre toutefois qu’elle finit par s’épuiser et par perdre toute légitimité à force d’être sur-mobilisée dans les luttes du Grand Schisme. Certaines de ces affaires témoignent à rebours de l’incapacité du droit canonique et de l’Église à abolir certaines pratiques sociales: ainsi, par exemple, de la législation cherchant à interdire les tournois à partir des conciles de Clermont (1130) et de Latran II (1139), même si elle parvint à infléchir les modalités de leur pratique.

Par-delà les cas de figure singuliers et les inflexions chronologiques communes, plusieurs dynamiques transversales s’avèrent tout à fait intéressantes. J’en retiendrai trois. La première est la fréquence des forgeries juridiques pour sortir des situations les plus complexes, à l’image, à la fin du IXe siècle, des fausses décrétales manipulées par le pape Jean VIII au service de l’appel à Rome ou par Hincmar de Reims et Hincmar de Laon dans la querelle de hiérarchie qui les oppose. Une deuxième dynamique transversale réside dans le poids des rapports de force dans la manipulation du droit, qui n’échappe pas d’ailleurs à une certaine ambivalence puisque cela traduit à la fois l’hégémonie de la puissance et une forme de respect du droit dont cette même puissance ne semble pas pouvoir (ou vouloir) se dispenser. Une troisième dynamique transversale tient à la fréquence des interactions entre sphère ecclésiastique et sphère laïque. Le droit canonique a beau se présenter comme un droit ecclésiastique, il implique de fortes interactions avec les pouvoirs laïques, comme le montrent l’indispensable recours au bras séculier, la collaboration fréquente des autorités laïques et cléricales dans la répression de crimes relevant pourtant du for (comme la sodomie des clercs à Venise au milieu du XVe siècle), ou la possibilité, après mettre un espace insécable entre Innocent III, de recourir au droit romain dans les tribunaux ecclésiastiques en l’absence de réglementation canonique, sous réserve que la morale chrétienne soit sauve. Dans le même ordre d’idées, l’étude de la distinction entre déposition et dégradation des évêques chez les décrétistes ouvre la voie à la remise de certains d’entre eux à la justice civile, tandis que les débats sur la primauté pontificale qui opposent Grecs et Latins au XIIe siècle restent liés à des considérations fondées sur le droit civil de l’ancien Empire romain. On retrouve de telles interactions dans le champ même des sources du droit puisque le droit canonique n’hésite pas à mobiliser certaines ressources du droit civil: le droit romain justinien joue ainsi un rôle décisif dans la promotion de la primauté pontificale ou dans l’établissement d’un modèle de gouvernement administratif centralisé à l’époque grégorienne et postgrégorienne.

Les organisateurs déduisent de l’infinie variété des stratégies de résolution des conflits et de gestion des crises, déployées par les clercs au moyen du droit, l’idée que l’Église comme institution aurait tendu à »remplacer la sévérité et la dureté du droit strict par des instruments de clémence et de flexibilité«. Outre que cette vision pourra sembler excessivement irénique, on ne peut qu’être surpris par un tel jugement qui prend quelque peu à rebours les leçons de ce très riche volume, puisqu’il confère de nouveau au droit canonique et à l’institution ecclésiale qui le met en œuvre une sorte d’essence et d’intangibilité que l’ensemble des cas étudiés et la mise en lumière des interactions avec la sphère civile (lesquelles empêchent, répétons-le, de considérer le droit canonique et l’Église »à part«) démentent absolument.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Florian Mazel, Rezension von/compte rendu de: Silvia Di Paolo, David von Mayenburg (Hg.), Kirche in der Krise und die Antworten des Rechts (500–1500), Frankfurt a. M. (Vittorio Klostermann) 2025, XIV‑730 S. (Studien zur europäischen Rechtsgeschichte 334 / Recht im ersten Jahrtausend, 5), ISBN 978-3-465-04549-6, EUR 119,00., in: Francia-Recensio 2026/2, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116056