Suzette van Haaren a fait paraître en 2025 The Digital Medieval Manuscript. Material Approaches to Digital Codicology, un livre issu de sa thèse de doctorat soutenue à la Rijksuniversiteit Groningen. L’objectif de l’ouvrage est d’interroger les effets de la numérisation des manuscrits médiévaux sur les pratiques de recherche des historien·ne·s. Autrement dit, qu’est-ce que l’accès distant (en ligne) aux documents au format numérique change au métier d’historien·ne? Il s’agit-là d’un enjeu épistémologique capital pour la science historique.

L’ouvrage est organisé en cinq chapitres. Le premier est une introduction qui permet à l’autrice d’exposer le cadre théorique dans lequel elle choisit de s’inscrire. Les trois chapitres suivants correspondent à trois études de cas sur trois manuscrits différents. Celles-ci sont, en substance, des descriptions minutieuses du dispositif d’accès en ligne aux manuscrits étudiés. La première porte sur la Bible de Bury, réalisée au monastère de Bury St Edmunds vers 1135–1138 et aujourd’hui conservée dans la bibliothèque Parker du Corpus Christi College de l’université de Cambridge. La deuxième porte sur deux copies du Der naturen bloeme, une encyclopédie en langue vernaculaire. La troisième est consacrée au livre d’heures de Marie d’Egmont qui est aujourd’hui conservé en deux parties, l’une à la Staatsbibliothek Preußischer Kulturbesitz de Berlin et l’autre à l’Österreichische Nationalbibliothek de Vienne. Le dernier chapitre est une conclusion résumant brièvement ce qui a été développé dans l’ensemble de l’ouvrage.

Dans ses trois études de cas, Suzette van Haaren adopte une méthodologie naturaliste. Comme les zoologues ou les paléontologues, elle appuie ses analyses sur de longues et minutieuses descriptions des dispositifs d’accès aux manuscrits numérisés. Pour chacune des trois, elle consacre un premier temps à l’historique de conservation du manuscrit et à celui de sa numérisation et mise à disposition en ligne. L’analyse qu’elle développe dans le chapitre sur la Bible de Bury est centrée sur la question de l’accès sans condition à la version numérique d’un manuscrit pour lequel l’accès à la version analogique, l’objet livre, est très restreint. Celle portant sur les deux copies du Der naturen bloeme, s’intéresse au phénomène de diffusion des enluminures médiévales dans la culture populaire en ligne. L’autrice relève que cette diffusion connaît une ampleur nouvelle grâce à la numérisation et l’accès en ligne des manuscrits. Enfin, celle portant sur le livre d’heures de Marie d’Egmont, aujourd’hui scindé en deux objets livres distincts, montre les limites actuelles de la numérisation et l’accès en ligne. Suzette van Haaren relève que théoriquement les technologies informatiques permettent de réunir ces deux fragments pour reformer le manuscrit médiéval dans l’espace numérique qu’est le Web. Pourtant, le choix de deux protocoles différents de mise en ligne par les deux institutions de conservation empêche la réunion des fragments numériques dans une interface unifiée en ligne. Elle pointe ainsi les améliorations possibles à court terme des politiques numériques de diffusion des manuscrits médiévaux.

Au fil de son ouvrage, Suzette van Haaren met en avant la fragilité des données numériques. Dans notre imaginaire, ces images de manuscrits numérisés sont immatérielles et donc insensibles à la dégradation matérielle dans le temps. Pourtant, la réalité est toute autre. Ces données numériques n’existent qu’à travers nos ordinateurs qui sont des objets matériels. Il n’est possible de les communiquer que grâce à l’existence d’un réseau mondial de câbles de fibre optique assurant l’interconnexion des machines du monde entier. Si aujourd’hui cette structure communicationnelle est une réalité, sa persistance et sa conservation dans le temps ne sont pas assurées. Sa disparition représenterait une perte documentaire sans précédent.

Si l’autrice a pensé la matérialité des manuscrits numérisés au prisme de leur fragilité, elle n’a pas interrogé leur représentation numérique, c’est-à-dire la construction informatique qui permet l’encodage de ces images de pages de manuscrits. La numérisation d’une page correspond à une traduction de l’objet analogique en une version informatiquement formalisée de celle‑ci. Contrairement à la page analogique, la page numérique peut être sujette à une exploitation via des processus algorithmiques. C’est précisément l’enjeu des projets de recherche qui proposent des algorithmes pour repérer automatiquement les lignes de texte dans une image de page ou pour automatiser les transcriptions. Il semble pourtant que c’est là que réside l’essentiel du potentiel de transformation de la codicologie à l’heure du numérique triomphant.

Malgré son titre, il n’est pas question de codicologie dans cet ouvrage. Ce n’est pas l’étude matérielle des manuscrits qui intéresse son autrice. Les descriptions minutieuses auxquelles elle se livre dans ses trois études de cas n’ont en réalité pas pour objectif de décortiquer le dispositif technique de l’accès au manuscrit numérisé en ligne afin de donner à la communauté des historien·ne·s les moyens de comprendre ce qu’il est possible de faire à partir d’une version numérisée d’un manuscrit. Les analyses qu’elle propose passent à côté de cet enjeu méthodologique et épistémologique qui aurait dû être central dans l’ouvrage.

En synthèse, le livre de Suzette van Haaren adresse des questions épistémologiques essentielles pour les médiévistes travaillant sur des manuscrits numérisés. Néanmoins, il semble que son ouvrage ne permet pas d’apporter de réponse satisfaisante aux questions qu’il soulève. En effet, si la question de la portée sans précédent de diffusion des manuscrits médiévaux permise par les technologies d’Internet et du Web est traitée, celle de la numérisation ne l'est que partiellement. Pourtant, cette dernière est un préalable à la première et n’a jusqu’ici pas fait l’objet d’un traitement systématique en histoire médiévale. Ainsi, il semble que l’autrice est passée à côté de ce qui semble être l’enjeu méthodologique et épistémologique le plus riche: qu’est-ce qu’un·e médiéviste peut envisager comme exploitation d’un manuscrit numérisé qu’il serait impossible de réaliser avec l’objet analogique?

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Pierre Lebec, Rezension von/compte rendu de: Suzette van Haaren, The Digital Medieval Manuscript. Material Approaches to Digital Codicology, Leiden, Boston (Brill) 2025, 250 p. (Studies in Art & Materiality, 10), ISBN 978-90-04-70573-9, DOI 10.1163/9789004737815, EUR 115,00., in: Francia-Recensio 2026/2, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116060