Principalement centrés sur les rébellions de type aristocratique et s’appuyant sur une définition très extensive et volontairement imprécise de la notion de rébellion, les quinze articles de ce volume se penchent essentiellement sur des contestations baronniales visant davantage à corriger le gouvernement royal qu’à renverser le souverain, à l’exception notable de la révolte des barons anglais, conduite par Simon de Montfort, comte de Leicester. La magistrale étude du regretté Björn Weiler donne d’emblée le ton au volume en montrant comment la royauté peut être envisagée sous la forme d’un contrat entre gouvernants et gouvernés de l’an mil jusque vers 1250 environ et en se penchant sur la manière dont les aristocraties d’Occident ont pu légitimer un droit à la résistance vis‑à‑vis d’un souverain dont elles estimaient qu’il ne remplissait pas correctement ses fonctions de roi. En analysant le cas de plusieurs dépositions de souverains – Knut le Grand, l’empereur Henri IV ou encore Jean sans Terre dont il montre à quel point la royauté fut perçue comme conditionnelle, c’est-à-dire soumise au respect de la promissio regis prononcée au moment de son couronnement – il prouve à la fois la nécessité d’un consensus politique pour pouvoir régner et l’existence d’une culture commune qui fait de la royauté un contrat toujours susceptible d’être remis en cause par une partie de l’aristocratie.

La plupart des articles illustrent cette idée forte par des études de cas bien choisies et recouvrant une large partie de l’Europe occidentale et centrale, même si le volume fait évidemment la part belle aux îles Britanniques, et leur juxtaposition permet de mettre en évidence un certain nombre de constantes qui sous‑tendent nombre de rébellions à l’encontre du pouvoir royal, ainsi de la domination d’une dynastie ou d’un souverain étranger (cas des révoltes siciliennes contre les Hauteville étudié par Philippa Byrne ou des contestations des grands de Suède vis-à-vis d’Albert de Mecklembourg, jugé trop germanique, mises en évidence par Kim Bergqvist) ou des velléités d’indépendance d’un prince héritier se dressant face à son père (Henri II de Souabe, roi des Romains, dont la révolte contre son père l’empereur Frédéric II est étudiée par Martin Kaufhold; Alphonse de Portugal contre son père Denis évoqué dans une très belle étude de cas par Diana Martins; et l’on pourrait presque rattacher à ce cas de figure les débuts du règne de Philippe Auguste se débarrassant de la tutelle de sa mère et de ses oncles maternels, mis en lumière par Charlotte Pickard). De manière générale, il ressort de l’ensemble de ces études, un besoin manifeste de la part des héritiers en état d’insubordination ou des élites nobiliaires contestant l’autorité royale de ne jamais se présenter eux-mêmes comme rebelles mais, au contraire, d’asseoir leur opposition sur la construction d’un discours de légitimation visant à présenter le souverain comme ayant outrepassé les droits conférés par son accession au trône ou n’ayant pas rempli ses obligations – ainsi de Mathias Corvin, ciblé en 1471, par un complot cherchant à le déposer au profit d’un prince héritier polonais (Tamás Pálosfalvi). Il s’agit là d’un trait saillant d’une culture politique partagée entre noblesse et éléments populaires, ce que démontre la remarquable étude de Michael Hicks pointant les convergences entre les manifestes des rebelles du Kent en 1450 (révolte de Jack Cade) et les proclamations publiques émises par le camp yorkiste sous l’influence de Warwick pendant la guerre des Deux-Roses. Le thème prégnant des rebelles se présentant comme les true commons et prétendant ainsi incarner la communauté du royaume avait d’ailleurs été précédemment mis en évidence par John Watts dans plusieurs de ses travaux.

On notera en outre, qu’au fur et à mesure que l’on progresse vers la fin du Moyen Âge, le besoin d’une publicisation accrue des motivations de ceux qui prennent les armes contre le pouvoir royal se fait sentir. Dès le XIVe et plus encore durant le XVe siècle, tant les rebelles que le souverain légitime cherchent à s’adresser à une audience élargie qui ne se résume plus désormais à une étroite société politique et multiplient déclarations publiques et manifestes politiques destinés à être diffusés à l’échelle du royaume, voire relayés en chaire ou par le biais d’une littérature satirique à l’instar de la Suède, sans même mentionner la manière dont les communautés urbaines sont capables de faire valoir leurs propres positions, comme dans le cas de la ligue souabe, analysé par Daniel Gneckow.

C’est aussi l’occasion de souligner que ces oppositions relèvent avant tout de conflits de légitimité, certes particulièrement apparents dans le cas d’une royauté élective comme l’est l’Empire où dépositions et élections de rois concurrents se succèdent tout au long du XIIIe siècle, mais tout aussi évidents en Angleterre, à la fois à l’époque de la rébellion de Simon de Montfort, entrevue ici sous la plume d’Harriet Kersey par le biais des fines stratégies déployées par Isabelle de Forz, comtesse de Devon et d’Aumale, pour maintenir une position d’équilibre entre les deux parties, et, de manière plus claire encore, pendant la guerre des Deux-Roses. Face à l’instabilité de leurs positions, constamment menacées par une aristocratie toujours prompte à leur rappeler leurs devoirs, les souverains d’Occident ont néanmoins été en mesure d’accroître progressivement leurs pouvoirs en intervenant dans les querelles de succession comme le fit Philippe Auguste, en s’appuyant sur une législation renforcée assimilant toute rébellion à un crime de lèse-majesté comme le fit Alphonse XI de Castille dont la politique envers les grands nobles est étudiée par Fernando Arias Guillén, en assassinant au besoin – comme n’hésitèrent à le faire ni Alphonse XI de Castille, ni Jacques II d’Écosse tuant de ses propres mains en 1452 le comte de Douglas (Gordon McKelvie) –, en ménageant parfois aussi leurs adversaires, à l’instar d’Édouard Ier confronté à la fin du XIIIe siècle aux rébellions galloises (David Stephenson) ou d’Henry VII, contraint, faute de mieux, de pardonner au comte de Kildare pour maintenir un semblant de domination sur l’Irlande (Simon Egan).

On mettra enfin quelque peu à part l’étude très détaillée de Milan Pajic analysant le choix et le sort des otages livrés par Ypres et Bruges au roi de France après leur défaite à l’occasion de la rébellion de la Flandre maritime (1323–1328) ainsi que des habitants de ces deux villes contraints de s’exiler. L’occasion de rappeler que la rébellion, loin d’être l’apanage de milieux aristocratiques, faisait bien partie d’un répertoire commun non seulement à l’échelle du continent européen mais aussi de l’ensemble des groupes sociaux.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Vincent Challet, Rezension von/compte rendu de: Adrian Jobson, Harriet Kersey, Gordon McKelvie (eds.), Rebellion in Medieval Europe, c. 1000–c. 1500, Woodbridge (The Boydell Press) 2025, XV‑378 p., 3 line drawings, 2 maps and 1 b/w fig., ISBN 978-1-80543-568-6, DOI 10.1515/9781805435686, GBP 115,00., in: Francia-Recensio 2026/2, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116062