La riche et stimulante collection Women in Antiquity, publiée aux presses de l’université d’Oxford, est à l’origine de plusieurs biographies récentes de qualité sur des figures féminines importantes de l’histoire ancienne, à l’image d’Eurydice, Octavie ou encore Cléopâtre, voire à des figures que l’historiographie française considèrerait davantage comme appartenant au Moyen Âge, telle la reine mérovingienne Bathilde, dont il sera ici question. Épouse du roi de Neustrie Clovis II (r. 639–657), cette souveraine franque du VIIe siècle a connu une postérité mémorielle importante, à l’image des deux vitae dont elle a fait l’objet entre le VIIe et le IXe siècle, mais également par la particularité de son parcours de vie: esclave anglo-saxonne, elle devient en effet reine, puis régente, avant de se retirer finalement au monastère de Chelles, où elle finit par être reconnue sainte par l’Église catholique. C’est donc le destin de cette souveraine atypique qu’Isabel Moreira, distinguished professor à l’université d’Utah et spécialiste du monde mérovingien, propose de retracer à travers les sept chapitres de cette biographie.
Le premier chapitre s’attache à donner une rapide synthèse des sources disponibles sur la personne de Bathilde, à commencer par une première vita, émise dans la décennie suivant son décès, et sans doute commandée par le monastère de Chelles. Si la main derrière ce premier texte est restée anonyme, l’A. estime qu’il pourrait s’agir d’un clerc au service du monastère (4), désireux de pouvoir promouvoir le culte de la sainte souveraine. On s’étonnera cependant de ne pas voir mentionnée la récente et très éclairante hypothèse soutenue par Mathilde Plaquet, laquelle postule que ce texte pourrait avoir été commandé par Thierry III, fils benjamin de Bathilde: une telle réflexion aurait pu amener davantage de nuance sur la personnalité d’une femme à la croisée des mémoires royale et religieuse de son temps. L’A. n’élude toutefois rien des autres sources narratives, où la reine apparaît cette fois-ci dans sa dimension autoritaire, voire comme une »Jézabel« (7), ainsi que le rapportent quelques sources de l’historiographie anglo-saxonne. Enfin, sont également présentées les sources archéologiques, composées des restes du corps et de plusieurs pièces textiles conservées au monastère de Chelles (9–10).
Les deuxième et troisième chapitres s’intéressent ensuite à la vie de Bathilde entre sa petite enfance et la mort de son époux, le roi Clovis, estimée aux environs de l’année 657. Si l’A. a le mérite de vouloir pallier au manque criant d’informations dans des sources restées tragiquement muettes sur cette période sans doute fort riche de la vie de la souveraine, on regrettera tout de même des choix ou des interprétations très hasardeuses: la description des pratiques conjugales des souverains mérovingiens, volontiers qualifiées du terme bien anachronique de »polyamour« (33), a fait l’objet de récentes réflexions, à l’image du volume d’Emmanuelle Santinelli-Foltz paru en 2022 aux éditions Brepols. La démonstration, peu convaincante, souffre sans doute ainsi du manque de références à une bibliographie plus récente sur le sujet. De même, le temps alloué à une interprétation du physique de Bathilde en se basant sur les sources textuelles et archéologiques s’inscrit probablement dans une tendance de l’historiographie anglophone, curieuse de ces considérations factuelles, mais le lecteur francophone n’en retirera rien de bien pertinent, si ce n’est de savoir une fois encore que la reine teignait ses cheveux sur la fin de sa vie (24–28).
Le quatrième chapitre, consacré à la période de la »régence« qui s’ouvre à la mort de Clovis, permet de quitter le domaine des conjectures pour aborder une perspective plus certaine. À travers les informations fournies tant par le Liber historiae Francorum que par la Chronique de Frédégaire, nous avons en effet un aperçu des événements secouant les royaumes mérovingiens du VIIe siècle, ainsi qu’une idée, quoiqu’un peu vague, du rôle qu’a pu y jouer Bathilde en vertu de sa situation de mère d’un roi mineur. Les interventions politiques de la reine, notamment au niveau de la lutte contre l’esclavage (58–71), ou encore son activité de fondatrice (76–83), sont donc au cœur des éléments développés dans cette partie, laquelle propose des réflexions intéressantes par le croisement avec les vitae des contemporains de Bathilde, à commencer par celle d’Éloi de Noyon. L’A. démontre ainsi que les actions de la reine semblent servir la consolidation de son autorité, notamment par le biais d’une alliance commune avec l’Église.
Le cinquième chapitre aborde ensuite les dernières années de Bathilde, soit de son retrait au monastère de Chelles jusqu’à son décès. Si l’A. semble persister dans la théorie ancienne d’une disgrâce de la reine, forcée de se retirer contre son gré (88–89), on s’étonnera cependant de voir passer presque sous silence la figure ambivalente d’Ebroïn, maire du palais de Neustrie. C’est pourtant bien souvent ce personnage de premier plan qui est présenté comme le principal instigateur de l’entrée de Bathilde en religion, voire comme le seul responsable des troubles politiques de la seconde moitié du VIIe siècle. Si cette théorie semble toutefois à nuancer, le développement qui s’ensuit sur la situation de Bathilde en tant qu’ancienne reine et anglo-saxonne de naissance interroge: à la place d’une réflexion sur une possible xénophobie à son encontre (90–91), n’aurait-il pas été plus judicieux d’interroger davantage la soi-disant exceptionnalité de Bathilde comme veuve royale retirée au monastère, à l’image des (succinctes) références à Clotilde, veuve de Clovis Ier et Ultrogothe, veuve de Childebert Ier (99–100)?
Les deux derniers chapitres abordent enfin la mémoire posthume de la reine sur le long terme. Si la figure de Bathilde est particulièrement associée à la légende dite des »énervés de Jumièges«, laquelle commence à être diffusée à partir du XIIe siècle, sa mémoire appartient aussi à l’Église catholique, et l’A. démontre combien la postérité de Bathilde se maintient à Chelles, notamment par l’action des abbesses des XVIIe et XVIIIe siècles: ainsi, c’est sous le nom de »Sainte-Bathilde« que l’abbesse Louise‑Adélaïde d’Orléans choisit d’entrer en religion en 1718, une référence directe à la fondatrice de l’institution (147). En revanche, la tentative de faire de Bathilde une icône de la lutte contre l’esclavage peine à convaincre, même par le biais de l’étude de la statue exécutée par Victor Thérasse sous la monarchie de Juillet (158–165).
Au terme de cette recension, il en ressort une biographie sérieuse, mais dont les ambitions se heurtent parfois à des sources minimes, voire peu explicites, si caractéristiques du haut Moyen Âge. On saluera tout de même l’effort d’apporter un regard plus large sur la personne de Bathilde, ramenée à sa dimension de femme, et pas uniquement de sainte.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Justine Cudorge, Rezension von/compte rendu de: Isabel Moreira, Balthild of Francia. Anglo-Saxon Slave, Merovingian Queen, and Abolitionist Saint, New York (Oxford University Press) 2024, XXIV–214 p. (Women in Antiquity), ISBN 978-0-19-751866-3, DOI 10.1093/oso/9780197518663.001.0001, GBP 78,00., in: Francia-Recensio 2026/2, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116065





