Comme il l’explique dans une longue préface épistolaire (5‑12), Angelome, exégète réputé à la cour carolingienne et moine de Luxeuil, a répondu à la commande de l’empereur Lothaire (m. 855) en lui adressant un commentaire sur le Cantique des cantiques, avec l’approbation de Drogon, oncle du même Lothaire et abbé de Luxeuil. Il y date lui-même son œuvre d’après le décès de l’impératrice Ermengarde (mars 851) en comparant assez audacieusement Lothaire resté veuf et la tourterelle du Cantique qui, »quand elle a perdu sa compagne, n’en cherche pas une autre mais reste veuve et chaste, pousse des gémissements solitaires et fait pénitence …«, épanchant des prières pour ses propres fautes et la rémission de celles de la très pieuse impératrice (6). Angelome ne promet pas à l’empereur un commentaire original, mais un bref manuel (enchiridion) où il aura compilé ce qu’ont dit ses prédécesseurs »et en particulier le très bienheureux pape Grégoire [le Grand, m. 604]« (8); en imprimant en petites capitales les passages attribuables à Angelome, l’édition critique confirme au premier coup d’œil que le commentaire est bien fabriqué pour l’essentiel à partir d’emprunts. Le topos de modestie attendu dans la préface s’épanouit ensuite sous la forme élégante d’une métaphore musicale: un orgue a des tuyaux plus ou moins longs, mais c’est toujours le même organiste qui en tire, grâce au même souffle, l’harmonie charmante. Angelome se voit en modeste salpinx, »trompette« claironnante qui réapparaît dans l’épilogue (154–156), autre morceau de bravoure qu’il compose en virtuose, en comparant Lothaire et l’empereur Théodose. Les deux paratextes intéressent au plus haut degré les historiens qui réfléchissent aux liens entre renaissance carolingienne et pouvoir impérial.

Angelome justifie son projet intellectuel dans un long prologue (13–28) qui part de l’attribution à Salomon des livres bibliques des Proverbes, du Qohélet et du Cantique des cantiques; selon une interprétation présente chez Isidore, Salomon a voulu répondre, par cette œuvre triple, aux exigences d’une formation respectivement morale, scientifique et métaphysique. Le Cantique des cantiques est donc le livre de Salomon qui exige une intelligence contemplative: Grégoire le Grand l’avait dit dans les mêmes termes dans sa propre Expositio in Cantica canticorum. Angelome promet après lui une lecture capable de faire comprendre ce chant par excellence qui célèbre l’union de l’épouse et de l’Époux, c’est‑à‑dire de l’Église et du Christ, à travers l’histoire de la rédemption de l’épouse par l’humble Incarnation de l’Époux, sous les expressions nécessairement voilées d’un texte allégorique. Le commentaire progresse ensuite en huit chapitres, suivant le texte biblique un verset après l’autre à l’exception de Ct 8,4, mais sans commenter la lettre du Cantique dans la Vulgate. Dans de précieuses pages de son introduction (CLXVII–CLXVII), Luigi G. G. Ricci prouve en effet que l’exégète suit un texte inspiré des Vieilles Latines.

Pourquoi un tel archaïsme? En partie sans doute parce qu’Angelome tire sa matière d’un commentaire patristique, l’Expositio d’Apponius (Ve s.?) qu’il connaît grâce à un manuscrit qui ressemble beaucoup à Épinal, BM, 78, de la première moitié du IXe s. comme l’ont signalé Bernard de Vrégille et Louis Neyrand; comme ce manuscrit ou son jumeau ne donne accès qu’aux six premiers livres d’Apponius, Angelome le complète avec l’Expositio de Grégoire; puis il ajoute à ces sources majeures la Vox antiquae ecclesiae de datation incertaine, qui a trouvé son édition critique en annexe du Compendium d’Alcuin sur le même Cantique (Alcuin, Commento al Cantico dei cantici, éd. Rossana E. Guglielmetti, Florence 2004, 265–305) – Angelome utilise l’un et l’autre, et produit à l’occasion une synthèse des deux. Ponctuellement, il a aussi recours aux Homélies sur Ézéchiel voire aux Moralia de Grégoire le Grand, au commentaire que Bède a donné de l’évangile de Marc, au Liber glossarum ou aux Étymologies d’Isidore (ainsi pour la définition de »mandragore« donnée p. 145), etc. L’un des apports utiles de Luigi Ricci est la mise en évidence des quatre sources majeures (Apponius, Grégoire, Vox, Alcuin) par un jeu de polices; mieux qu’un discret apparat des sources, ce procédé donne à voir le travail de composition accompli par l’exégète – ou par ses élèves? Inspiré par le modèle du Commentaire sur Ézéchiel que Raban Maur a composé en exil à partir des fiches établies par ses élèves de Fulda, L. Ricci suggère (CLIX–CLXI) que tout projet d’exégèse compilative, y compris celui d’Angelome, implique une équipe coordonnée par un maître. Ceci pour expliquer l’approximation de certains collages, qui auraient appelé des rectifications grammaticales, et surtout la présence d’une exhortation à Lothaire (61–62) qui a tout d’un épilogue mal placé en conclusion de Ct 1,8.

L’édition critique repose sur l’examen de neuf manuscrits, pour l’essentiel du XIIe siècle; aucun n’est carolingien; le plus ancien a été copié dans le deuxième tiers du XIe siècle à Saint-Gall (Zürich, Zentralbibliothek, Rh. 45). Luigi Ricci le place dans la même famille que les deux manuscrits de la tradition cistercienne (Troyes, Médiathèque, Fonds ancien 895 et 595), soit la branche α et la plus fiable d’un stemma qui en compte deux principales (XXVI). Dans la branche β figurent des copies qualifiées d’inventives ou d’innovantes – moins utiles donc pour retrouver le texte d’Angelome, mais qui témoignent d’une réception vivante de son commentaire, parfois mis en regard avec d’autres lectures du Cantique: le manuscrit München, Bayerische Staatsbibliothek, Clm 18207 par exemple contient aussi Origène sur le Cantique; Leiden, Bibliotheek der Universiteit, B.P.L. 130 renferme aussi l’Expositio de Williram d’Ebersberg (m. 1085) sur le même livre, mais au terme d’une histoire compliquée et d’une copie d’Angelome en deux parties. La nécessité de la nouvelle édition critique s’appréciera bien quand on aura signalé que l’editio princeps de Johannes Prael (Cologne 1531) réimprimée par Migne, fait connaître un texte de cette branche β. Les colonnes de la Patrologie 115 sont indiquées pour mémoire dans les marges. Comme c’est l’usage dans cette collection de référence, tous les choix d’ecdotique sont longuement explicités et justifiés; l’Opusculum d’Angelome est parfaitement situé dans la transmission manuscrite de ses sources principales et pas seulement examiné à travers l’histoire de sa propre réception; en revanche, le contexte historique ou intellectuel ne reçoit que peu d’attention.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Marie-Céline Isaïa, Rezension von/compte rendu de: Luigi G. G. Ricci (ed.), Angelomo di Luxeuil. Opusculum in Canticis canticorum, Firenze (SISMEL – Edizioni del Galluzzo) 2024, CXC–173 p. (Millennio Medievale, 130), ISBN 978-88-9290-382-1, EUR 68,00., in: Francia-Recensio 2026/2, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116066