Avec Neue Gesetze für ein besseres Leben? publié en 2024, Hans‑Joachim Schmidt, professeur émérite d’histoire à l’université de Fribourg, propose une exploration nuancée des rapports entre ius commune et amélioration des conditions de vie dans l’Europe médiévale. L’ouvrage analyse la capacité des sociétés médiévales à saisir le droit comme un levier de progrès terrestre, bien avant l’émergence moderne (et souvent associée aux Lumières) de cette idée. L’auteur évite la téléologie: il ne s’agit pas de démontrer l’existence d’une »idée de progrès« unifiée au Moyen Âge, mais d’en révéler des expressions, souvent contradictoires, à mi-chemin entre discours et les pratiques du droit.
L’auteur organise sa démonstration en trois temps et commence par enraciner la science juridique médiévale dans ses fondements antiques et chrétiens, en montrant comment la loi mosaïque, les écrits patristiques (notamment ceux d’Augustin d’Hippone) et les modèles politiques grecs et romains ont façonné les représentations du droit comme instrument d’ordre et de perfectionnement social. Il souligne notamment que la célèbre conversion de l’empereur romain Constantin (306–337) au christianisme a marqué un tournant en légitimant les lois séculières dans une perspective chrétienne. De leur côté, les règles monastiques, la règle de saint Benoît en tête, illustrent une volonté de réguler la vie collective en vue d’un idéal à la fois spirituel et temporel. Ces premières réflexions posent les bases d’une tension durable entre tradition, adaptation et innovations du droit au Moyen Âge.
Le cœur de l’ouvrage analyse la »redécouverte« du droit à partir du XIIe siècle, période charnière où l’émergence de la théocratie pontificale, des innovations amenées par les communes italiennes et des compilations juridiques à l’échelle des royaumes (comme le Liber augustalis de Frédéric II en 1231) ou des provinces (les coutumiers) révèle une diversification des sources du ius commune. L’auteur met en lumière des dynamiques souvent paradoxales: si des juristes laïcs, tels Balde (v. 1327–1400), défendent l’idée que la législation impériale peut servir le bien commun, d’autres, comme Jacques de Révigny (v. 1230/1235–1296), rejettent cette possibilité au nom de la stabilité des normes. Les débats sur le concept de necessitas temporum, c’est-à-dire l’adaptation des lois aux circonstances, traversent aussi bien les cercles ecclésiastiques (décret de Gratien, théocratie pontificale d’Innocent III) que les milieux laïques où les princes et les villes justifient leurs réformes, innervées de droit, par l’urgence des temps. Par exemple, les cités italiennes, comme Florence ou Venise, assument ouvertement leur créativité législative pour répondre aux défis économiques et sociaux.
La dernière partie, consacrée aux théories du »meilleur droit«, confirme cette pluralité des voix. Schmidt passe en revue les positions des philosophes et théologiens (Nicole Oresme, Thomas d’Aquin, Guillaume d’Auvergne) pour qui la doctrine constitue soit un moyen d’améliorer la condition humaine, soit une menace de l’ordre divin et naturel. Dans son Livre de Politiques, traduction française de la Politique d’Aristote commandée par Charles V en 1372, Nicole Oresme (v. 1322–1382) argumente à la fois pour et contre les changements législatifs, laissant au souverain le soin de trancher. Thomas d’Aquin (v. 1225–1274), dans sa Somme théologique composée entre 1266 et 1273, admet que les lois humaines peuvent être modifiées pour mieux servir le bien commun, mais sous des conditions strictes. L’absence de consensus atteste de la vitalité des débats médiévaux sur la malléabilité du droit et son rôle dans la quête du bonheur sur terre.
L’un des mérites de l’ouvrage est de ne pas se limiter aux grands récits normatifs. Dans la veine d’une histoire des textes juridiques médiévaux de plus en plus attentive aux pratiques des acteurs et la matérialité du droit, Schmidt accorde une attention particulière aux sources concrètes (prologues des lois barbares, privilèges urbains, bulles pontificales) qui révèlent comment les acteurs médiévaux ont effectivement utilisé (ou contourné) le droit pour répondre à des défis sociaux. Par exemple, l’analyse du Landrecht bavarois, c’est-à-dire le droit coutumier faisant foi en Bavière, montre que l’innovation juridique se dissimulait parfois sous des revendications de tradition, tandis que les cités italiennes, plus audacieuses, assumaient ouvertement leur créativité législative, souvent pour revendiquer leur autonomie.
Ce livre offre donc une synthèse érudite et accessible sur un sujet rarement traité avec une telle ampleur. Schmidt rend compte de la complexité des débats médiévaux sans jamais tomber dans le jargon spécialisé du droit médiéval dont l’on sait qu’il peut parfois décontenancer un lectorat profane. Son ouvrage s’adresse ainsi aussi bien aux historiens du droit qu’aux médiévistes soucieux de comprendre comment les sociétés passées ont tenté de concilier idéal juridique et pragmatisme social. En révélant que l’aspiration à un »mieux vivre« par le droit n’était pas l’apanage des Lumières, il invite à repenser les origines de nos propres conceptions du progrès, tout en rappelant que le Moyen Âge fut une époque de pluralisme juridique et intellectuel, bien loin des clichés d’une société figée.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Louis Genton, Rezension von/compte rendu de: Hans-Joachim Schmidt, Neue Gesetze für ein besseres Leben? Überlegungen zu Praktiken und Theorien der Gesetzgebung im Mittelalter, Wiesbaden-Dotzheim (Reichert Verlag) 2024 (Scrinium Friburgense, 58), 303 S. (Scrinium Friburgense, 58), ISBN 978-3-7520-0703-9, DOI 10.29091/9783752002515, EUR 89,00., in: Francia-Recensio 2026/2, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116068





