Issu d’une thèse de doctorat soutenue en décembre 2023 à l’université de Stuttgart, l’ouvrage étudie les caractères externes des actes de souverains francs transmis à l’état de pseudo-original ou de copie sur un support isolé, que celle-ci prenne un original pour modèle ou qu’elle représente un pseudo-original qui n’a pas nécessairement vu le jour. Tout en prenant part à la vague des publications sur les falsifications médiévales, l’ouvrage relève d’une ambition différente. L’A. entend en effet saisir l’évolution du regard porté sur l’image des actes des souverains anciens au fil des siècles médiévaux, ce qu’on en retient et attend, comment on les imagine aussi en l’absence de référence. Dans cette perspective exprimée clairement dans le titre du livre, l’A. affronte une matière rarement interrogée pour elle-même, sinon par son Doktorvater Mark Mersiowsky.1
La collecte systématique des éléments du corpus, désignés par l’expression »supports de tradition« (»Überlieferungsträger«), s’arrête ici aux actes au nom de Louis le Pieux († 840) – ce que le titre aurait dû préciser –, les éditions des MGH formant le socle des références. Toutefois, quelques actes mis au nom de souverains plus récents ont été pris en compte à l’occasion de deux enquêtes particulières (voir ci-après). Au total, le recenseur a décompté 171 »Überlieferungsträger« se rapportant à 146 actes différents, plus des trois quarts (136 pièces pour 115 actes) étant au nom de Charlemagne et surtout de Louis le Pieux; à ces chiffres s’ajoutent les 23 pièces (pour 18 actes) concernant les souverains postérieurs à Louis le Pieux. Ce comptage a été opéré à partir du premier des deux tableaux donnés en annexe (346–378), où chaque entrée donne lieu à une sorte de fiche d’identité du document. La répartition chronologique des témoins est la suivante, cette fois d’après un second tableau (379–384, caractères externes présents ou absents sur chaque témoin): 58 pour les VIIIe–IXe siècles, 28 pour le Xe, 39 pour le XIe, 46 pour le XIIe et seulement 19 pour les XIIIe–XVe, un nombre probablement sous-estimé pour diverses raisons heuristiques. La consultation du premier tableau est indispensable au lecteur qui, connaissant le numéro d’un acte dans son édition de référence, souhaite lire les pages du livre où il en est traité; grâce à ce tableau, il prend connaissance de la cote d’archives du témoin en cause, puis se reporte à l’index des »Archivalien und Urkunden« pour passer de la cote aux numéros de page. S’il procède par le nom de l’établissement bénéficiaire, c’est (un peu curieusement) à l’index des »Sachen«, à l’entrée »Fonds/Empfänger«, qu’il trouvera la liste des établissements concernés. On pouvait sans doute soulager le lecteur d’un tel jeu de piste!
Une part de subjectivité subsiste dans les contours du corpus. Celui-ci ne prend pas en compte les copies insérées dans les vidimus, ce qui est compréhensible, mais il intègre deux copies faites au dos des originaux au XIIIe siècle – MGH DD LdF 243 D (Corbie) et LdF 168 B (chapitre cathédral d’Auxerre) –, ce qui peut se discuter car la copie n’est pas alors un substitut de l’acte primitif mais une aide à sa consultation. La qualification des pièces comporte elle aussi une part d’appréciation, notamment s’il faut choisir entre pseudo-original et copie figurée; certains parchemins ont passé d’un état à l’autre. Conformément à la doxa, l’A. retient pour critère du pseudo-original l’intention de faire original et donc la présence d’un sceau sur le support, parce que le sceau traverse toute la période considérée comme marqueur de l’originalité pour les actes de souverain; en revanche, la trace d’un emplacement prévu pour le sceau, sans trace réelle d’apposition de cire, n’est pas un indice dirimant, car elle peut être la marque d’un habile faussaire comme d’un copiste scrupuleux; enfin, même la présence d’un sceau n’assure pas de l’intention du copiste primitif puisqu’il a pu être ajouté par la suite. Subjectivité encore quand il s’agit de préciser le mode de falsification: l’expression »interpoliertes Original« surprend un peu dans le cas du Karol. I. 210 pour Ebersmunster, car il ne subsiste de l’original primitif que l’encadrement protocolaire et le sceau. Le terme »palimpseste« aurait été plus parlant, sans être abusif; d’ailleurs, l’A. l’emploie à propos de pièces ayant le même profil (Karol. I †222 et †223, †232 et †285 produits à la Reichenau, LdF †278 à et pour Ebersmunster).
Après une sobre introduction délimitant le cadre de l’enquête, justifiant la démarche suivie et rappelant les caractères externes des actes des souverains en cause (1–22), vient l’analyse systématique des pièces du corpus (22–317). Elles sont distribuées par souverain ou groupe de souverains et, au sein de chaque section, par strate chronologique de confection puis par catégorie (pseudo-originaux, copies), une courte »Zusammenfassung« venant clore chaque règne ou dynastie étudiés. Les notices d’»Überlieferungsträger« passent au crible leurs aspects formels, soupèsent la tradition critique à leur égard et envisagent, le plus concrètement possible, leurs modèles d’inspiration. L’A. apprécie le rapport qu’entretient le copiste/faussaire avec son ou ses modèles (production historisante/archaïsante, ou au contraire anachronique), proposant de ranger les pièces examinées dans des catégories parfois raffinées, exercice d’équilibrisme entre le respect des particularités de la pièce et la contrainte typologique. Pour y parvenir, l’A. use d’une terminologie dont la colonne »Kategorisierung« du tableau 1 reflète la sophistication. Certains termes récurrents risquent de dérouter le lecteur non averti, tel l’adjectif »typisch« pour qualifier un faux ou une copie dont l’image résulte de l’idée générale (»type«) que l’on se faisait de l’acte de souverain, mais pas d’un modèle particulier; ou son pendant, »xenotypisch«, s’appliquant à des productions dont le modèle (ou l’idée générale) relève d’une autre diplomatique (acte privé, acte pontifical). L’avenir dira si ces adjectifs, brièvement définis (13–14), seront reçus par les spécialistes.
La présentation chrono-typologique des pièces examinées met en lumière »l’air du temps« et les évolutions d’ensemble, mais tend à désolidariser les maillons des chaînes de production, ce que s’efforcent de compenser les deux enquêtes auxquelles on a fait allusion, qui mettent en lumière les habitudes (»Empfängertraditionen«) propres à l’atelier de Saint-Gall, grand producteur de multicopies aux IXe–Xe siècles (295–308), et au chapitre cathédral de Paris, dont l’A. suit les campagnes de reproduction ou d’actualisation documentaire menées à la fin du Xe et dans la première moitié du XIIe siècle (308–317).
Courte au regard de la partie »Analyse«, la »Synthèse« (318‑345) rebrasse quelques idées-forces exprimées précédemment. Toutefois, ce sont désormais les siècles d’élaboration qui rythment le discours, tous souverains confondus. S’agissant de l’image de l’acte souverain qui prévaut, la »matrice« en est assurément celle élaborée sous Charlemagne et Louis le Pieux, au détriment de l’acte mérovingien, difficile à lire, mal transmis et peu représenté. Toutefois, et le pli se prend dès le Xe siècle, l’aspect monumental de l’acte importe plus que ses finesses: en somme, pour reprendre des notions que l’A. se plaît à employer, la »Matrix« (un peu molle) de l’acte à la carolingienne l’emporte sur le »Kanon« de telle ou telle chancellerie. Parmi les éléments phares de l’acte, le monogramme demeure au fil des siècles le signe graphique emblématique de l’acte de souverain, et cela jusqu’à la fin du Moyen Âge.
S’agissant du rapport entretenu avec l’héritage diplomatique ancien, l’A. observe dès le IXe siècle une certaine liberté dans la reproduction des signes graphiques qui parsèment l’acte, tandis qu’un phénomène d’»actualisation« ne devient sensible qu’à partir du IXe siècle finissant. L’éloignement temporel mène à un XIIe siècle qu’on pourrait qualifier d’âge de l’émancipation. L’A. est habile à en détecter les marques: retrait de l’imitation formelle, sélection quasiment affichée des éléments graphiques, anachronisme ou mélange des références (influence des productions ottoniennes en Germanie, des diplomatiques non-souveraines en Italie et dans la péninsule hispanique), mise à mal du système global de la validation. Les copistes-faussaires laissent de côté le regard »historicisant« porté sur les actes anciens, encore sensible au long du XIe siècle. Le faussaire donne libre cours à sa fantaisie quand il invente des actes mérovingiens, tandis que pour les pièces intitulées au nom de Louis le Pieux, alors majoritaires, les copistes choisissent librement parmi les éléments formels et graphiques qui en composent l’image matricielle.
L’A. s’interroge sur la sensibilité et la compétence, déjà (paléo)graphique, des copistes-faussaires. Il se demande si les scribes en charge des copies ou d’autres formes de »tradition secondaire« avaient le même profil que leurs collègues chargés des originaux; les détails de l’acte n’étaient peut-être accessibles qu’à une minorité des spectateurs même contemporains. Quelques dossiers remarquables (outre Saint-Gall et Notre-Dame de Paris, on songe par ex. à la Reichenau, à Saint-Denis et Saint‑Germain‑des‑Prés) donnent à réfléchir sur ce qui, dans les pratiques de reproduction et de falsification, relève du goût individuel et de la culture d’établissement, celle-ci étant modelée par les ressources du chartrier destinataire – un facteur qu’on sait peser sur la diplomatique royale capétienne au XIe siècle – sans oublier les attentes présumées du public immédiatement ciblé par l’opération. Mais ce sont aussi les attentes des impétrants en matière d’acte de souverain que dévoilent ces réalisations, ce qui nous invite alors à réfléchir à la prise en compte, en retour, de ces attentes par les chancelleries souveraines.
En conclusion, l’ouvrage sera consulté avec profit par tous ceux dont les recherches croisent la documentation diplomatique produite au VIIIe–XIIe siècle. Cette contribution de qualité à l’histoire du rapport au passé documentaire, à celle de la falsification et de l’anachronisme, donne aussi à méditer sur les phénomènes liés à la »réception« des actes et à leur efficacité sociale. Ce n’est pas là son moindre mérite.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Laurent Morelle, Rezension von/compte rendu de: Rudolf Hertwig, Pseudo-Originale und Einzelblattkopien. Wege zu einer Perzeptionsgeschichte der äußeren Merkmale fränkischer Herrscherurkunden, Wiesbaden (Harrassowitz Verlag) 2025, XXXIII–411 S. (Monumenta Germaniae Historica. Schriften, 85), ISBN 978-3-447-12338-9, EUR 89,00., in: Francia-Recensio 2026/2, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116072





