De l’Antiquité grecque à l’aube du XXIe siècle en passant par l’Italie de la Renaissance, l’Europe des Lumières et la France à la sortie de la Seconde Guerre mondiale: ce ne sont que quelques-unes des époques abordées par Georg Eckert et Sebastian Meurer dans Gesetzgeber als Helden. Figuren der Ermächtigung zwischen Antike und Moderne. Dans cet essai d’environ 150 pages, les chercheurs s’intéressent notamment à trois aspects: définir la figure mythique du héros législateur qui émerge dans l’Antiquité, décrire la réception de ces héros depuis le XVe siècle, surtout en Europe et aux États-Unis, et explorer dans quelle mesure différents types de législateurs sont glorifiés au fil des siècles. Afin de répondre à ces interrogations, les auteurs suivent un plan chronologique qui, pourtant, laisse de côté le Moyen Âge, car il n’était pas un temps propice aux législateurs (40 et 46). Vu les ambitions des auteurs et les limites du genre, il n’est guère surprenant qu’il ne s’agisse pas d’une »analyse systématique« (10), mais d’un tour d’horizon qui est à même de constituer la base de futures recherches tout en illustrant la productivité du Sonderforschungsbereich 948 »Helden, Heroisierungen, Heroismen« dans le cadre duquel ce livre a vu le jour.1

Dans les deux premiers chapitres, Eckert et Meurer s’appuient notamment sur Lycurgue pour décrire le héros législateur type de l’Antiquité: c’est un homme extraordinaire, protégé par les dieux, qui n’hésite pas à transgresser les lois en vigueur pour le bien commun, et qui renonce au pouvoir suprême après avoir accompli son travail législatif. Si d’autres hommes politiques, comme Solon, correspondent aussi à ces critères, les deux chercheurs soulignent également des différences avec d’autres héros, comme, par exemple, Énée. Si celui-ci est, à l’instar de Lycurgue ou de Solon, un père fondateur mythique, il n’est pas un législateur. En outre, ils discutent d’autres cas, notamment ceux de Lucius Junius Brutus et de Moïse, pour approfondir la notion introduite et mettre en avant sa longévité. À la fin de cette partie, Eckert et Meurer passent à l’Époque moderne, plus précisément aux œuvres des humanistes florentins, tout particulièrement Nicolas Machiavel, qui se servent de ces héros législateurs pour développer des solutions aux problèmes de leur époque.

Puis, dans les chapitres trois et quatre, Eckert et Meurer explorent les différentes places accordées aux héros législateurs du monde ancien aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. D’un côté, ils observent une rupture illustrée, entre autres, par Jean Boudin, qui s’inspire surtout de l’autorité paternelle pour développer sa vision du souverain idéal, et par des princes qui préfèrent incarner plutôt le pouvoir judiciaire que législateur en s’appuyant, par exemple, sur Salomon. De l’autre, les deux auteurs évoquent des hommes de lettres qui continuent à s’inspirer des héros législateurs du monde ancien pour défendre leurs idées. Le cas de Moïse est particulièrement représentatif des multiples interprétations possibles d’un seul héros: tandis que John Milton se sert du législateur biblique pour justifier que la seule forme légitime de gouvernement est une république, Hobbes s’appuie sur Moïse afin de développer sa conception de la monarchie. En même temps, Eckert et Meurer rappellent que des républiques de l’époque moderne et des Reichsstädte du Saint-Empire instrumentalisent Solon et ses confrères pour mettre en avant leurs principes politiques et affirmer leur identité.

Toutefois, le XVIIIe siècle ne s’inscrit non seulement dans les traditions des siècles précédents, mais de nouvelles évolutions y voient aussi le jour. Celles-ci sont étudiées dans les chapitres cinq et six. Un premier changement concerne le rôle des monarques, puisque Frédéric II, Joseph II ou encore Napoléon Bonaparte tentent de se présenter comme des législateurs en prêtant leur nom à des codes juridiques. En même temps, le pouvoir constituant gagne en importance. Si l’on glorifie d’abord Pascal Paoli comme combattant pour la liberté et père d’une constitution, le collectif est de plus en plus héroïsé: les révolutionnaires américains en forment l’exemple par excellence, même si le collectif ne fait ni partout ni toujours l’unanimité au XIXe siècle et que la glorification d’un héros législateur individuel, comme George Washington, reste possible. L’héroïsation des rois-législateurs, en revanche, rencontre des limites après le congrès de Vienne, comme le montre le cas de Louis XVIII en France.

Le dernier chapitre du livre s’intéresse surtout à une évolution qui prend ses racines au siècle des Lumières et qui s’impose au XXe siècle: dorénavant, une bonne loi est faite par le souverain démocratique et elle bénéficie du savoir des experts qui restent en retrait. On glorifie, ainsi, les femmes et hommes politiques qui font des efforts particuliers pour que des lois soient adoptées et connues sans qu’ils les aient rédigées eux-mêmes – à ce sujet, Eckert et Meurer suggèrent d’étudier la genèse législative du New Deal aux États-Unis ou de l’Agenda 2010 en Allemagne. Vers la fin du deuxième millénaire, c’est même la figure de l’anti-législateur qui gagne en popularité, c’est-à-dire des acteurs et actrices politiques qui, au nom de la liberté, réduisent le nombre des lois en vigueur, jugées trop contraignantes. Néanmoins, l’essai ne se termine pas sur cette crise du législateur puisque ses dernières pages sont consacrées à Charles de Gaulle: celui-ci correspond non seulement au modèle du héros législateur type du monde ancien, mais il a lui-même évoqué l’exemple de Solon pour défendre son projet constitutionnel en 1946.

En guise de conclusion, il faut constater à la fois l’extraordinaire longévité du modèle du héros législateur établi dans l’Antiquité ainsi que l’évolution de l’image du législateur idéal: s’il s’agit, tout d’abord, d’un héros solitaire, celui-ci est, par la suite, remplacé par un collectif constituant, qui cède, à son tour, sa place à un groupe d’experts discrets. Cependant, il ne s’agit pas d’un développement téléologique: au sein d’une même époque, plusieurs variantes du bon législateur peuvent coexister en fonction des contextes régionaux et nationaux. Cette complexité ressort de chaque chapitre du livre d’Eckert et Meurer, en constitue un point fort et est susceptible de donner suite à d’autres projets de recherche: soit à des études consacrées à l’Europe occidentale ou aux États-Unis qui se trouvent au cœur de cet essai, soit à des travaux portant sur des modèles similaires dans d’autres parties du monde. En même temps, on déplore l’absence d’une conclusion qui réunit les nombreuses pistes esquissées dans ce kaléidoscope fascinant et plein d’érudition.

1 Pour plus d’informations, voir: https://heroicum.net/index.html, consulté le 19 mars 2026.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

David D. Reitsam, Rezension von/compte rendu de: Georg Eckert, Sebastian Meurer, Gesetzgeber als Helden. Figuren der Ermächtigung zwischen Antike und Moderne, Göttingen (Wallstein) 2024, 185 S., 20 z.T. farb. Abb. (Figurationen des Heroischen, 8), ISBN 978-3-8353-5478-4, EUR 16,00., in: Francia-Recensio 2026/2, Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116136