Cet ouvrage propose de revenir sur la diplomatie de la première moitié du XVIe siècle, en adoptant la perspective des acteurs à travers la figure de Johann Maria Warschitz. Cet homme est connu de l’historiographie, mais n’a été cité que de manière ponctuelle et les six sacs d’archives qu’il a laissés à l’hôpital Sainte-Catherine de Ratisbonne permettent d’approfondir son étude. Si l’on a pu penser que ce fonds était issu de la mort de Warschitz dans l’hôpital Sainte-Catherine, il semble plutôt qu’il s’agisse d’un dépôt de l’ambassadeur.
L’étude est inspirée par plusieurs concepts. L’auteur emprunte à W. Reinhard l’approche micropolitique, attentive aux acteurs, aux relations interpersonnelles et aux pratiques individuelles, permettant de restituer les marges de manœuvre des individus. H. von Thiessen, quant à lui, définit un »type ancien« du diplomate, marqué, notamment par la pluralité des rôles qu’il endosse, par la dimension très domestique qui l’attache à son prince et l’importance des relations interpersonnelles pour son action. Ce type ancien s’effacerait entre le début du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle. Enfin, l’auteur emploie le concept de »Sattelzeit«, une époque-charnière, de R. Koselleck qui voit dans la période 1750‑1850 une accélération des changements et une recomposition du langage socio-politique. L’auteur propose, dans le cadre de la diplomatie, d’identifier une autre période charnière, autour de la décennie 1500, dont il définit plusieurs traits en conclusion, insistant sur l’ambiguïté de cette diplomatie: si les États ont de plus en plus besoin d’émissaires, ils sont peu nombreux et se situent dans un flou juridique, qui permet à une multitude d’acteurs d’intervenir avec des marges de manœuvre plus larges. Autre point clef, renforçant une idée de G. Mattingly, le modèle italien se diffuse en l’Europe à partir des années 1490 par le biais des acteurs. L’auteur souligne les contrastes de cette diplomatie, où les acteurs sont peu professionnalisés mais où l’expertise individuelle est cruciale, où les pratiques se mélangent, ainsi de la fusion entre sphère commerciale et diplomatique ou encore du flou entre les sphères formelle et informelle.
Ces éléments se lisent dans les quatre parties de l’ouvrage qui offrent un portrait nuancé de la diplomatie. La première partie livre un préalable indispensable sur la carrière de Johann Maria Warschitz permettant de peindre la figure d’un envoyé durant cette période: un homme expérimenté, qui profite de la diplomatie pour faire son ascension. Warschitz illustre l’importance du modèle italien de l’ambassadeur et de ses pratiques qu’il contribue à diffuser – il utilise d’ailleurs des techniques cryptographiques italiennes. Il appartient à une famille lombarde, les Barzizza, un nom qu’il n’utilise plus à partir de 1516 avant de le reprendre à partir des années 1530. Au début de son parcours, sa famille n’a plus fourni d’individu particulièrement notable depuis deux générations et est en déclin économiquement. Warschitz n’appartient pas aux humanistes et aux juristes qui peuplent la diplomatie mais n’est pas non plus sans formation, ayant eu une formation latine. C’est par l’intermédiaire d’Andrea da Burgo qu’il fait ses premiers pas en diplomatie. Il est probablement à son service autour de 1500 et le suit lors de son ambassade auprès du roi de France entre 1509 et 1511. Il a alors pu apprendre les langues, mais bénéficie aussi des réseaux de Burgo, notamment de l’appui de Bernhard von Cles qui devient un de ses principaux appuis dans les années 1530. Il est au service de l’empereur Maximilien à partir de 1516 et supervise, entre 1516 et 1518, le droit de douane établi entre Venise et l’Empire qui lui permet d’acquérir des compétences techniques. Il s’attache ensuite à Frédéric II du Palatinat et commence une série de voyages à partir de 1522. Dans les années 1530, il est un conseiller et un envoyé de Ferdinand de Habsbourg et fait partie du cercle des conseillers impériaux en 1533.
Ce parcours éclaire les trois parties suivantes. La première met en évidence Warschitz comme serviteur de plusieurs maîtres. Le chapitre souligne un autre trait de cette diplomatie: la force des relations interpersonnelles pour faire carrière et assurer ses missions. L’auteur souligne quatre réseaux dans lesquels évolue Warschitz. Le premier est celui du comte palatin Frédéric, mais aussi de l’ensemble de la famille princière car Warschitz apparaît avant tout comme un représentant de la dynastie. Warschitz est ensuite un serviteur des Habsbourg et s’inscrit dans le cercle de leurs conseillers. L’ambassadeur peut enfin compter sur sa famille et ses compatriotes, une direction de recherches mise en évidence par T. Osborne pour la Savoie avec l’exemple des Scaglia di Verua, et par A. Behr avec les Casati de Milan au XVIIe siècle. Warschitz est en revanche dans une position de pionnier pour sa famille, de sorte qu’il a peu d’appuis. Enfin, il a des liens étroits avec les banquiers allemands qui font l’objet d’une étude dans la deuxième partie, où l’auteur revient sur la dimension économique et financière de la diplomatie. Warschitz a laissé des comptes détaillés, offrant la possibilité de livrer une histoire quotidienne de la diplomatie par les frais de l’ambassadeur. L’auteur développe aussi une histoire économique de la diplomatie, où l’ambassadeur agit comme pourvoyeur d’objets de luxe et d’objets culturels pour ses patrons, ainsi l’achat d’ouvrages pour le comte palatin, phénomène qui a été décrit pour la France, les envoyés de François Ier à Venise collectant des manuscrits pour le roi. Surtout, l’auteur nuance le constat de la diplomatie comme activité ruineuse en insistant sur les possibilités offertes par cette activité: outre son salaire, Warschitz peut obtenir des dons de son prince et bénéficie surtout de liens étroits avec les banquiers, les Fugger en particulier qui lui font crédit, espérant un appui de l’envoyé auprès de Frédéric II, et, par son intermédiaire, auprès de l’électeur palatin, son frère. La dernière partie décrit les pratiques de l’écrit de Warschitz, posant alors la question de la conservation de ses papiers et de la manière dont il peut les mobiliser en voyage. Il apparaît que l’ambassadeur dispose de lieux où il laisse ses papiers, dans un entrepôt à Anvers, dans la demeure de Maximilien Transylvanus à Valladolid où il laisse parfois son coffre, ou encore à Ratisbonne à l’hôpital Sainte‑Catherine.
Au travers du parcours de Warschitz, l’auteur livre ici une synthèse solide et nuancée sur la diplomatie du début du XVIe siècle au moment où, comme il l’écrit en conclusion, le »type ancien« du diplomate se construit et s’impose dès la seconde moitié du siècle. Le parcours permet de dresser un portrait de ces acteurs de second rang de la diplomatie qui sont peu étudiés en tant que tels et appelle à approfondir le tableau d’une époque-charnière de la diplomatie autour de 1490–1540.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Damien Fontvieille, Rezension von/compte rendu de: Georg Kaulfersch, Ein Gesandter in der ersten Sattelzeit der Diplomatie. Die Vielfalt der Rollen und Praktiken bei Johann Maria Warschitz († 1541/42), Köln (Böhlau Verlag) 2025, 525 S. (Externa, 18), ISBN 978-3-412-53229-1, DOI 10.7788/9783412532314, EUR 80,00., in: Francia-Recensio 2026/2, Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116141





