En accord avec les recherches sur la vie intellectuelle dans les Caraïbes à l’époque des Lumières, A Caribbean Enlightenment montre que les propriétaires de plantations et leurs employés n’étaient pas des philistins bornés, comme on l’a longtemps cru avant que des historiens et historiennes tels que Trevor Burnard, François Regourd, James E. McClellan III, Jennifer Palmer et Paul Cheney ne déconstruisent ce cliché ces dernières décennies. April Shelford souligne les continuités entre la culture de la métropole et celle des colons de Jamaïque et de Saint-Domingue. Les propriétaires ou les gérants de plantations en Jamaïque suivent les tendances venues de Londres; les Saint-Dominguois s’inspirent de Paris.
Cet ouvrage, que l'on lira avec un grand intérêt, ne prétend pas que des chefs-d’œuvre – injustement oubliés – aient été écrits dans les Caraïbes, ni même que les intellectuels des îles à sucre aient eu un impact significatif sur la culture métropolitaine; comme il est précisé d’emblée, »ce n’est pas le Siècle des Lumières des bibliothèques remplies de textes canoniques« que l’on trouvera ici (15). A Caribbean Enlightenment s’inscrit plutôt dans une histoire culturelle qui voit dans les Lumières des dynamiques d’interaction entre trois dimensions: les attitudes (responsabilité intellectuelle), les approches (curiosité) et les activités (conversation, collection, réseautage, lecture ou encore publication). Si l’on suit cette définition, extrêmement large, l’on peut assimiler toute activité intellectuelle aux Lumières; il n’est plus nécessaire de comprendre les spécificités de la »philosophie« au XVIIIe siècle. Cette approche est caractéristique de la recherche récente, qui ne définit plus les Lumières à partir d’idées – au risque de mettre les Lumières en équation avec la quête de savoirs et d’améliorations.
La force de cet ouvrage réside dans l’analyse détaillée des pratiques d’acteurs peu connus. Il présente différentes facettes de la vie intellectuelle dans les îles sucrières. La première partie étudie la carrière, les pratiques et les ouvrages de deux naturalistes jamaïcains, Anthony Robinson et Patrick Browne. Robinson et Browne cherchaient à appliquer la taxonomie de Linné dans un environnement tropical, parcourant l’île et collectant des spécimens. Tout comme celui de Linné, leur travail prenait racine dans la physicothéologie; il constituait une recherche de l’œuvre divine. Shelford cartographie les lieux où Browne collectait ses spécimens et montre qu’il existait un milieu qui soutenait le projet de tirer profit de la nature. Tout comme en métropole, l’histoire naturelle était largement le fait d’amateurs fascinés à la fois par les utilisations potentielles des plantes, notamment dans le domaine médical, et par ce que leur utilité nous indique sur la bonté divine.
La deuxième partie, tout aussi instructive, examine les gazettes de Saint-Domingue, celles qui s’établirent sur le moyen terme (les Affiches américaines) comme celles qui n’eurent qu’un destin éphémère (la Gazette de Saint-Domingue, le Journal de Saint-Domingue et l’Iris américaine). Shelford considère l’ensemble de ces périodiques comme partie prenante des Lumières. En même temps, il ressort clairement de son analyse que les Affiches américaines, la principale gazette dominguoise, se contentaient largement de réimprimer des nouvelles tirées de la Gazette de France et de la Gazette du commerce. Même lorsque la colonie connaissait des troubles, les Affiches gardaient un prudent silence. Aucun programme »philosophique« ne se dégage du contenu de ce périodique et l’on peut donc se demander si l’interprétation de Shelford, qui en fait un média des Lumières, n’est pas un peu forcée. Le cas de l’éphémère Journal de Saint-Domingue est quelque peu différent puisqu’il suivait le modèle des mercures européens. Toutefois, ce périodique ne semble pas avoir eu un caractère philosophique marqué, et il tonna même à l’occasion contre la »nouvelle philosophie« promouvant »l’impiété«. L’Iris américaine, qui ne fut publiée que quelques mois, semble mieux correspondre à ce que l’on attendrait d’un périodique des Lumières. Elle cherchait à encourager le bon goût chez ses lecteurs et lectrices, imprimait nombre de poèmes, mettait en avant Voltaire et affirmait la concordance entre le bonheur et la vertu.
Les pratiques de lecture et la prise de notes de deux membres de l’élite jamaïcaine, Thomas Thistlewood (qui gérait une plantation) et Robert Long, frère du célèbre Edward Long, sont étudiées dans la troisième partie de l’ouvrage. Alors que la Jamaïque comprenait peu de bibliothèques dignes de ce nom avant 1770, la situation s’améliora nettement dans le dernier tiers du siècle. Thistlewood possédait une bibliothèque fournie et prêtait de nombreux libres aux notables de la région. Il rédigea quatre carnets de lieux communs (commonplace books) comprenant des centaines de pages de transcriptions qui permettent d’examiner ses centres d’intérêt: la gestion des plantations, la question de la légitimité de l’esclavage ou encore les questions religieuses. Si ces sources révèlent quels livres ont retenu son attention, il est cependant impossible de dire comment il a lu ces passages. Au lieu d’être une collection méthodique de lieux communs, les carnets de Robert Long comprennent des réflexions en vrac qui sont avant tout le reflet de son obsession de la »politesse«, c’est-à-dire des marques de la civilisation. Shelford constate également que les questions de l’esclavage et de la »race«, qui sont au centre de nos préoccupations actuelles, intéressaient relativement peu Thistlewood et Long; pour eux, la religion était un thème d’une toute autre importance.
La quatrième et dernière partie de A Caribbean Enlightenment se penche sur le cas de ce que l’auteure nomme »les Lumières agricoles« à Saint-Domingue. Elle montre que les colons tentaient d’améliorer le système des plantations et critiquaient à l’occasion les savoirs établis en métropole à ce sujet. Les Affiches américaines, le Journal de Saint-Domingue ainsi que divers manuels pour planteurs constituent l’essentiel des sources étudiées dans cette partie. Au-delà de la recherche d’améliorations pratiques grâce à un savoir empirique, le lien avec l’histoire des Lumières semble tenu. Ici, les Lumières sont synonymes de toute production de savoir raisonnable. On note cependant dans certains manuels l’idéal de sensibilité si présent dans la culture de la seconde moitié du XVIIIe siècle – un idéal qui permettait de développer une image positive du propriétaire d’esclaves.
Ce que cet ouvrage démontre en fin de compte, c’est avant tout la volonté de distinction sociale d’une élite qui jouissait d’une réputation douteuse au XVIIIe siècle. Ces hommes »blancs« – Shelford ne présente pas de cas de femmes ni de gens de couleur, probablement à cause de l’état lacunaire des sources – cherchaient à démontrer qu’ils étaient l’égal des élites métropolitaines. Faut‑il cependant employer le terme "Lumières" pour désigner toute pratique de distinction sociale par le biais de la culture? Si prendre en compte la diversité des Lumières est essentiel, on ne peut s’empêcher de penser que l’application de ce terme à toute manifestation de la vie intellectuelle au XVIIIe siècle, si courante dans la recherche récente, soit sert des fins apologétiques, soit remplit la fonction de mettre en avant certains objets de recherche.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Damien Tricoire, Rezension von/compte rendu de: April Shelford, A Caribbean Enlightenment. Intellectual Life in the British and French Colonial Worlds, 1750–1792, Cambridge (Cambridge University Press) 2025, 404 p., ISBN 978-1-009-36083-8, DOI 10.1017/9781009360821, EUR 37,40., in: Francia-Recensio 2026/2, Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.2.116146





