À la suite de sa grande biographie de Jean sans Peur publiée en 2005, qui comportait 825 pages, Bertrand Schnerb nous offre une copieuse biographie de Philippe le Bon (149 pages en plus, mais pour un règne plus long, quarante-huit années contre quinze). Une biographie de Philippe le Bon était attendue: la dernière par un universitaire est celle de Richard Vaughan, Philip the Good. The Apogee of Burgundy, publiée en 1970 (et de »seulement« 456 pages).

Dans son introduction, l’auteur rappelle le jugement des historiens sur l’homme depuis le XVe siècle et indique son but en écrivant ce livre: »tent[er] d’approcher des éléments tels que sa personnalité, sa mentalité, sa piété, son action politique et diplomatique, sous des angles que [s]es devanciers n’ont pas toujours adoptés« afin que le lecteur puisse se forger sa propre opinion du personnage. Pour ce faire, il suit un plan largement chronologique, en trente‑et‑un chapitres, qu’il n’est pas possible de détailler dans ce court compte rendu.

Philippe est né le 31 juillet 1396, à Dijon, troisième enfant et premier fils de Jean sans Peur, alors parti combattre les Turcs, et de Marguerite de Bavière. Il devint comte de Charolais à la mort de sa grand-mère Marguerite de Flandre en 1405 et fut doté d’un hôtel dès 1407. À sa majorité, à quinze ans, son père lui fixa résidence à Gand à la demande des Flamands et dès 1414 il le nomma son lieutenant et gouverneur général en Flandre et en Artois. L’assassinat de Jean sans Peur en 1419 poussa Philippe le Bon à prendre de graves décisions. Il lui fallait venger sa mort, aussi il s’allia aux Anglais, il signa le traité de Troyes l’année suivante, entra en guerre à leurs côtés (sa première expédition militaire) et fut fait chevalier par Jean de Luxembourg à la bataille de Mons-en-Vimeu. L’alliance anglaise et bretonne fut renforcée en 1423 par le mariage de ses sœurs Anne avec Jean duc de Bedford et Marguerite avec Arthur de Richemont, cependant, par l’intermédiaire du duc de Savoie, il entra en négociations avec les Français. D’autre part, la succession chaotique de son oncle Guillaume IV de Hainaut, avec la lutte entre sa cousine Jacqueline et son oncle Jean, lui permit finalement (en 1428–1433) d’acquérir le Hainaut, la Zélande, la Hollande et la Frise. D’autre part, par héritage, il devint comte de Namur en 1429 et duc de Brabant et de Limbourg en 1430.

Deux fois veuf (de Michelle de France en 1422, de Bonne d’Artois en 1425), Philippe le Bon, qui n’avait pas d’héritier, épousa en 1429‑1430 l’infante Isabelle de Portugal, d’un an plus jeune que lui (ce mariage fut l’occasion de la fondation de l’ordre de la Toison d’or, pour éviter d’avoir à recevoir celui de la Jarretière). Après deux garçons qui ne survécurent pas, elle donna naissance à Charles le Téméraire, le 11 novembre 1433, à Dijon.

Malgré les négociations et les trêves, la guerre durait toujours entre Bourgogne et France. D’autres guerres se levèrent aussi contre le duc d’Autriche, surtout contre le duc de Bar et de Lorraine René, battu et capturé à Bulgnéville en 1431 (objet d’un livre de B. Schnerb). La paix avec la France fut enfin signée à Arras en 1435, mais cela impliqua la guerre avec l’Angleterre. Le siège de Calais, mené l’année suivante par Philippe le Bon, échoua lamentablement par manque de synchronisation des armées de terre et de mer, et surtout entraîna la débandade des milices flamandes et la révolte de la ville de Bruges, très sévèrement réprimée (1437).

S’ouvrit alors une période faste, Philippe le Bon fit la paix avec le duc Charles d’Orléans (en lui donnant comme épouse sa nièce Marie de Clèves (1440), il s’affirma au plan européen: il prit parti pour le pape Eugène IV contre le concile de Bâle et l’appuya dans la lutte contre les Turcs (1444–1445), il conquit le Luxembourg (1443), rêva d’une couronne royale que seul pouvait lui donner l’empereur (1444–1447).

Des chapitres thématiques coupent alors le récit chronologique: sur le duc en son conseil, sur les finances ducales, sur la piété du duc, sur la mort à la cour, sur les fêtes et les divertissements.

L’histoire redevint tragique avec la rébellion de Gand, qui tourna en véritable guerre civile, meurtrière (1449–1453). A la suite, la noblesse se délassa dans des joutes et des banquets, dont le fameux banquet du Faisan, à Lille, le 17 février 1454, fête inouïe, toute de fiction païenne, lors de laquelle le duc (qui approchait de la soixantaine) prononça son vœu de croisade contre le Turc, ce qui est l’occasion pour l’auteur de rappeler les projets de croisade de Philippe le Bon depuis les années 1420. Pour ce projet, il alla jusqu’à la diète impériale de Ratisbonne pour obtenir l’appui de l’empereur Frédéric III. Cependant les négociations s’éternisaient entre puissances européennes, et un nouveau roi de France, Louis XI, monté sur le trône en 1461, empêcha le départ du duc en 1464. Bien que Philippe le Bon l’eût accueilli lorsque celui-ci avait fui son père en 1456, Louis XI voulut réaffirmer la souveraineté royale dans tout le royaume: il obtint même la restitution des villes de la Somme en 1463.

Le duc vieillissait, sa santé déclinait, ses relations avec son fils s’aggravèrent (la querelle naquit en 1457, à la suite de quoi la duchesse Isabelle se retira à Nieppe), des drames à propos de favoris (Jean Coustain et sa femme Isabelle Machefoing, surtout les Croÿ) éclatèrent à la cour. La guerre civile en Angleterre (le roi de France soutenant Henri VI, le duc de Bourgogne Édouard IV), les manigances de Louis XI firent que le faible duc laissa le gouvernement de ses États à son fils, qui mena la guerre en France (la guerre du Bien public, 1465), contre Liège (1465). Philippe le Bon mourut finalement le 15 juin 1467 à Bruges, où ses obsèques furent célébrées, son corps étant transféré à Champmol, avec celui de la duchesse en 1474.

Dans sa conclusion, l’auteur résume l’action de ce prince qui incarne les contradictions de son époque, mais qui a réussi à forger les bases d’un »État bourguignon«, pour citer un autre ouvrage de B. Schnerb. Suivent des tableaux généalogiques, une bibliographie bien fournie et un index, indispensable.

Bertrand Schnerb offre un livre agréable à lire, qui plonge le lecteur dans l’atmosphère du XVe siècle bourguignon, par un large choix judicieux de citations de contemporains. Après avoir étudié la vie de Jean sans Peur et celle de Philippe le Bon, quel duc sera le sujet de sa prochaine biographie? Puis-je suggérer Philippe le Hardi, qui, contrairement à Charles le Téméraire, n’a pas fait l’objet d’une biographie depuis 1962? En tout cas, ce Philippe le Bon est un monument et restera une référence pour de nombreuses années.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Jacques Paviot, Rezension von/compte rendu de: Bertrand Schnerb, Philippe le Bon. Le duc de Bourgogne qui ne voulut pas être roi, Paris (Tallandier) 2024, 974 p., ISBN 979-10-210-4761-7, EUR 31,90., in: Francia-Recensio 2025/4, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2025.4.114403