À l’occasion du 140e anniversaire de la conférence de Berlin (1884–1885), la fondation Otto-von-Bismarck, du nom du chancelier allemand, et le Haus der Geschichte der Bundesrepublik Deutschland ont coorganisé une journée d’étude, qui a donné naissance à cet ouvrage collectif. Étant donné que le dernier ouvrage collectif consacré à la conférence remontait au centenaire de ladite conférence, le besoin de revisiter le sujet se faisait sentir. Les éditeurs souhaitent ainsi, à l’occasion de ce double anniversaire, proposer un état renouvelé de la recherche et mettre en perspective les débats récents, parfois polémiques, sur l’histoire coloniale européenne (12–13). L’ouvrage s’adresse à un public intéressé par l’histoire européenne et son passé colonial.

Les sept communications présentées lors de la journée d’étude ont été complétées par la contribution de nombreux auteurs, ce qui a donné lieu à cet ouvrage de 24 contributions réparties en sept sections. La première section est constituée par l’introduction des éditeurs qui situent cet ouvrage et la conférence dans le contexte de la recherche actuelle. La deuxième partie s’intéresse aux acteurs: six chapitres examinent les divers acteurs de la conférence, tels que Bismarck, l’empereur Guillaume, Jules Ferry et la délégation française, ou encore l’explorateur Henry M. Stanley. La troisième partie est consacrée aux intérêts étatiques, avec quatre chapitres dédiés aux intérêts allemands, britanniques, états-uniens et ottomans. La quatrième partie porte sur le droit, le commerce et la violence, avec trois contributions reflétant l’impact de cette conférence sur ces questions à l’échelle allemande ou européenne. La cinquième partie, avec deux contributions, analyse l’impact de cette conférence sur le traçage des frontières coloniales en Afrique, tandis que la sixième partie, avec trois chapitres, est consacrée aux conséquences de cette conférence à court et à long terme en Afrique, s’intéressant notamment à sa réception (post)coloniale en Namibie ou aux mouvements nationalistes qui l’ont suivie en Afrique. La dernière partie, avec cinq chapitres, se penche sur la réception de la conférence, en regroupant des analyses littéraires, par exemple sur le célèbre roman de Joseph Conrad, des analyses historiographiques sur la réception dans les études sur le fait impérial, ou encore des analyses de sa représentation dans les manuels scolaires en Allemagne.

L’introduction souligne que, malgré son importance et la controverse qu’elle suscite, la conférence reste peu étudiée et est souvent présentée comme un événement mythique du partage de l’Afrique. L’ouvrage vise à offrir une vision plus complexe, en se concentrant sur les acteurs européens, les intérêts étatiques, la codification du droit, le commerce et la violence, la réception de cette conférence, et non seulement les frontières coloniales en Afrique, comme cela est, selon eux, souvent le cas. Les auteurs et autrices mobilisent diverses sources, notamment des archives diplomatiques dispersées dans plusieurs pays européens, et adoptent des approches issues de disciplines variées, comme l’histoire diplomatique, de la violence, du droit et des frontières coloniales, mais aussi des études littéraires et culturelles, ce qui constitue un atout pour cet ouvrage.

Parmi de nombreuses contributions remarquables, notons celle de Christine De Gemeaux, une analyse très pertinente, qui met en lumière les enjeux franco-allemands de cette conférence en reconstruisant la perspective des envoyés français. Tanja Bühler adopte une approche différente et montre comment la conférence de Berlin s’inscrit dans une série d’accords et de jurisprudences relatifs à la régulation transimpériale de la violence exercée dans les colonies. Elle inscrit ainsi cette conférence dans les travaux récents consacrés à l’histoire de la violence coloniale et à l’histoire transimpériale. Mathilde Leduc-Grimaldi propose une analyse approfondie d’Henry Stanley en tant qu’acteur politique, soulignant ainsi l’importance des acteurs non strictement politiques pour cette conférence. La grande quantité et la diversité des chapitres constituent la force de l’ouvrage, tout en limitant la cohérence globale.

Si l’objectif de rendre compte de la diversité des aspects abordés par la conférence de Berlin est atteint, certains choix éditoriaux peuvent surprendre. Dès l’introduction, l’absence de certaines références importantes issues des études africaines, comme par exemple l’ouvrage séminal dirigé par Anthony Asiwaju sur le partage de l’Afrique lors du centenaire de la conférence ou le dossier thématique récent »The Bounds of Berlin’s Africa: Space Making and Multiple Territorialities in East and Central Africa« édité par Geert Castryck, peut étonner.1 Bien que l’ouvrage s’inscrive solidement dans l’historiographie européenne, la prise en compte de l’historiographie du champ de l’histoire d’Afrique est laissée à l’initiative de chaque auteur. Ainsi, l’intégration des perspectives africaines dépend largement des contributions individuelles, plutôt que de constituer une préoccupation générale de l’ouvrage. Enfin, certains déséquilibres dans la représentation des acteurs et des perspectives sont visibles. Si certains participants européens, comme l’Allemagne, la France ou le Royaume-Uni, sont analysés en détail, d’autres, tels que le Portugal ou l’Italie, restent largement absents. Les acteurs africains et non européens sont quasiment absents, cette double absence — de certains acteurs européens ainsi que d’acteurs africains et non européens — limite la compréhension de la conférence dans son contexte européen et global.

Malgré cela, cet ouvrage offre une richesse certaine, grâce à la diversité de ses chapitres, qui éclairent la conférence de Berlin sous des angles variés et complètent la vision de l’événement dans l’histoire européenne, avec une lecture multidimensionnelle, introduisant des thèmes habituellement moins présents dans les analyses, comme la violence, les acteurs et la réception de la conférence. Toutefois, la mobilisation d’un dialogue plus systématique avec les études africaines aurait permis d’aller au‑delà de cette perspective européenne, en restituant pleinement le contexte global du XIXe siècle et en intégrant les acteurs africains et non européens dans l’analyse, offrant ainsi une vision plus complète et transnationale de la conférence.

1 Anthony Asiwaju (dir.), Partitioned Africans: Ethnic Relations Across Africa’s International Boundaries, 1884–1984, New York 1985; Geert Castryck,Introduction: The Bounds of Berlin’s Africa: Space-Making and Multiple Territorialities in East and Central Africa, dans: The International Journal of African Historical Studies, 52/1 (2019), 1–10.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Clara Torrão Busin, Rezension von/compte rendu de: Holger Afflerbach, Sabine Mangold-Will, Ulf Morgenstern, Joachim Scholtysek (Hg.), Die Berliner Afrikakonferenz 1884/1885. Impulse zu einem umstrittenen globalen Ereignis, Leiden (Brill Academic Publishers) 2025, 638 S., 8 Abb. (Otto‑von‑Bismarck‑Stiftung, Wissenschaftliche Reihe, 33), ISBN 978-3-506-79736-0, EUR 68,04., in: Francia-Recensio 2026/1, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115129