En 2023, les cent-soixante-quinze ans de 1848 ont apporté un certain nombre de nouvelles publications en Allemagne, en France et au-delà. Outre-Rhin, la révolution de Mars a ainsi été interprétée dans un certain nombre de cercles politiques comme le début de la démocratie allemande et du parlementarisme, avec l’actuelle République fédérale dans sa continuité – un héritage vu comme à défendre alors que des forces antidémocratiques prennent de l’ampleur.1 Tout ceci est bien résumé dans l’avant-propos à l’ouvrage discuté ici, rédigé par l’ancienne présidente du Bundestag, Bärbel Bas (SPD), qui résume en peu de mots la tonalité de cet anniversaire: »Die Beschlüsse der Nationalversammlung wurden keine Wirklichkeit. Aber sie haben unsere Demokratie nachhaltig geprägt. Auch das Grundgesetz steht in der Tradition, die in der Frankfurter Paulskirche begann. Es ist wichtig, dass wir uns bewusst machen, wie weit die Anfänge unserer freiheitlichen Gesellschaft zurückreichen« (9).
L’ouvrage collectif dont il est ici question s’insère dans cette tendance et réunit la plupart des communications d’un colloque du même nom qui s’est tenu à Francfort-sur-le-Main voilà maintenant trois ans. Le volume, dirigé par trois archivistes et une chercheuse indépendante, réunit un grand nombre de spécialistes de 1848, des historien·ne·s mais aussi des spécialistes de littérature, de philosophie ou encore d’histoire de l’art. Cette interdisciplinarité est précisément une des forces de cet ouvrage. Le but affiché de celui-ci est d’interroger les liens entre modernité, démocratie et révolution dans les domaines politiques, sociaux et culturels et de comprendre la percée démocratique de 1848/1849 à une échelle régionale et nationale, d’en dégager les inscriptions transatlantiques et européennes, ainsi que les ambivalences. Ce volume offre plusieurs tentatives de réponse à travers une pluralité de domaines pour bien saisir la complexité de la révolution par de nouveaux angles et approches de recherches et il ambitionne de proposer une contribution à l’histoire des révolutions et aux réflexions sur les défis des ordres démocratiques hier comme aujourd’hui.
La construction de l’ouvrage est toutefois assez classique et suit six grandes parties: des innovations aux formes modernes de participation politique, en passant par les biographies révolutionnaires, les mouvements sociaux et d’émancipation féminine ou encore la littérature et la mémoire de la révolution. Il ne saurait être question de rendre compte de chacune des 21 contributions, mais après avoir présenté les principaux éléments de l’introduction, nous pointerons quelques contributions qui nous semblent parmi les plus originales.
L’introduction en tant que telle est signée par Birgit Bublies-Godau. Elle s’ouvre sur un bilan historiographique, qui entend dégager les éléments sur lesquels la recherche a avancé, notamment depuis le cent-cinquantenaire en 1998. D’après l’autrice, le grand dynamisme de l’historiographie de la fin des années 1990 avait déjà permis de faire ressortir de nouveaux sujets (participation des femmes, biographies en révolution, connaissance plus fine de la gauche du parlement de Francfort), tant et si bien que l’histoire des révolutions a pu ensuite paraître être un champ saturé voire épuisé. Les années 2000 et 2010 ont ainsi, d’après B. Bublies-Godau, été un grand moment de synthèse, travaillé par un concept élargi du politique dans le sillage de la nouvelle histoire culturelle allemande. Ce fut aussi un moment de désenclavement du 1848 allemand, désormais intégré dans un espace européen et transatlantique sans pour autant négliger les analyses régionales. Aujourd’hui, c’est davantage l’histoire de la démocratie (Demokratiegeschichte) qui ouvre de nouveaux débats académiques et mémoriels, détachant 1848 de la question de la violence et l’inscrivant plus nettement dans un moment d’accélération du déploiement de la »démocratie occidentale moderne«.
C’est précisément dans ce renouvellement que le volume s’inscrit. Il n’est ainsi plus question d’échec ou de répression, mais plutôt de la place centrale de 1848 dans le »cheminement démocratique« allemand et européen, dans la mobilisation et la politisation des sociétés. La révolution n’est plus marginale, mais au cœur de ces processus. Pour autant il ne s’agit pas de suivre un mouvement linéaire, téléologique, mais de procéder à une historicisation de ce que la démocratie (dans ses acceptions théoriques, ses pratiques, etc.) signifie alors pour les acteur·rice·s. Pour ce faire, l’accent est mis sur le concept d’ambivalence emprunté aux travaux sur la modernité, pour différencier la vision de la révolution, mettre en avant les tensions internes à la dynamique révolutionnaire afin de mieux saisir les »espaces du possible« (Möglichkeitsräume, 40) et les perspectives d’évolution postrévolutionnaires. Il est cependant dommage, que cette voie ne soit pas toujours suivie de manière conséquente dans toutes les contributions. Malheureusement, l’état de l’art est contradictoire par endroits et peine à dégager de manière convaincante des grandes tendances et des moments dans l’historiographie allemande de la révolution de 1848 et des révolutions en général, faisant assez peu de cas de l’historiographie internationale. Une comparaison avec l’historiographie anglophone ou francophone, ou même avec l’historiographie d’autres révolutions aurait pu peut-être renforcer ou enrichir les analyses de l’autrice.
Enfin, nous nous permettons de pointer quelques contributions qui nous paraissent particulièrement porteuses vis-à-vis de la question de la »modernité« de 1848 qui est au cœur de l’ouvrage – un tour d’horizon qui ne peut qu’être partial et arbitraire. La contribution d’Andreas Fahrmeir sur les prophéties et les visions du jugement dernier dans la presse radicale montre bien l’imbrication et l’articulation originale entre des éléments démocratiques et religieux, non sans lien avec des théories du complot, des pseudo-sciences comme le magnétisme et somnambulisme, ce qui pose à nouveaux frais la question de la place de la sécularisation dans ces mouvements et dans les imaginaires politiques du mitan du XIXe siècle. L’étude de Katharina Thielen, issue de sa thèse, se penche sur les formes de participation et de pratiques démocratiques dans les territoires rhénans de la Prusse, pourtant soumis à une forte censure. Elle a identifié et analysé dix domaines relevant de l’infrapolitique et de formes d’autonomies dans le contexte de restauration autoritaire du pré-mars, qui entament une transformation du politique qui culmine avec 1848.
Christian Jansen revient sur les tendances impérialistes des députés du parlement national de Francfort lors des débats sur la Pologne, sur la flotte ou encore sur les colonies, dans la lignée des travaux de Hans Fenske ou plus récemment de Frank Lorenz Müller. L’impérialisme est alors vu comme une solution potentielle aux problèmes sociaux et économiques de l’espace germanique, tout en revendiquant un droit de la nation allemande à la puissance mondiale et à l’expansion. Olaf Briese revient sur le mouvement associationiste allemand qui se trouve accéléré par la révolution de 1848 et démontre à partir de l’exemple des tailleurs et menuisiers berlinois la force de ce mouvement, qui s’organise »par en-bas«. Enfin, Vincent Dold s’intéresse au travail militant des femmes via leurs correspondances. Loin de ne s’intéresser qu’aux intellectuelles, il inclut des femmes de tous les milieux et montre que leur »travail épistolaire«, véritable travail politique, est une manière de participer activement à la révolution et de faire rentrer la maison dans l’espace révolutionnaire, qui ne se limite pas à la rue et au parlement.
En conclusion, on peut regretter que le prisme de la modernité ne soit pas suivi de manière conséquente sur toutes les contributions et que celles-ci laissent parfois le lecteur en attente d’analyses plus poussées. Malgré une majorité de femmes parmi les éditrices, les contributions sont essentiellement l’œuvre d’hommes (15 hommes contre seulement 6 femmes si l’on met de côté l’introduction et les divers avant-propos). Quoi qu’il en soit, ce volume montre dans une grande variété de domaines que l’historiographie sur 1848 est encore très active et soulève de nombreuses questions, plus de cent-soixante-quinze ans après sa fin, preuve de l’actualité et de la modernité de cette révolution.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Corentin Marion, Rezension von/compte rendu de: Andrej Bartuschka, Birgit Bublies-Godau, Elisabeth Thalhofer, Kerstin Wolff (Hg.), Die Modernität von 1848/49. Ambivalente Aufbrüche und neue Zugänge zur Revolution, Bielefeld (Aisthesis Verlag) 2025, 457 S., Abb. (Vormärz-Studien, 48), ISBN 978-3-8498-2082-4, EUR 40,00., in: Francia-Recensio 2026/1, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115132





