L’objet de l’ouvrage est d’étudier, à travers une analyse comparée de destins individuels d’Allemand·es résidant en France et en Grande-Bretagne à la veille de la Première Guerre mondiale, ce que l’expérience de ces Allemand·es peut nous apprendre du sort réservé aux minorités ressortissant d’un État ennemi en période de conflit. Il est aussi d’interroger la façon dont cette expérience a pu modeler leur identité collective.
Le livre obéit à une construction claire et logique organisée en 9 chapitres. Le premier comprend une introduction substantielle définissant les concepts, l’approche méthodologique et justifiant le cadre chronologique retenu, avec l’année 1924 comme »terme d’une époque qui peut être qualifiée d’après-guerre« (7); dans la mesure où des civils sont encore internés en 1920 et où des prisonniers de guerre demeurent en captivité jusqu’en 1924 (6), le choix de ce terminus ad quem est pertinent. Le deuxième chapitre contextualise la présence de ces minorités allemandes en France et en Grande-Bretagne avant 1914, en proposant une analyse différenciée et une mise en perspective bien menée des deux contextes d’accueil. Suivent deux chapitres examinant l’expérience de l’internement de civil·es allemand·es, tour à tour en Grande-Bretagne et en France (avec un sous-chapitre intéressant consacré au sort des Alsacien·nes, 133–136), puis un chapitre abordant le cas des Allemand·es non interné·es, en Grande-Bretagne comme en France; un autre étudie l’expérience de l’internement et de la libération des camps durant la sortie de guerre. Les deux avant-derniers chapitres se penchent sur la difficile reconstruction d’une communauté allemande de 1918 à 1924 en Grande-Bretagne et en France. Le chapitre conclusif revient sur la notion de »no man’s land de l’identité« présent dans le titre.
Dès les premières lignes de l’introduction, qui débute par le témoignage de deux Allemand·es, l’un, Richard Noschke, installé en Grande-Bretagne en 1889 et interné sur l’Île de Man, l’autre, Gertrud Köbner, installée en France depuis 1906 et internée au camp de Garaison (Hautes-Pyrénées), le parti pris de se concentrer sur l’expérience vécue par les témoins et de privilégier une approche bottom-up est assumé: »Le vécu des personnes est au centre. Leur récit détermine ce travail« (11). L’étude porte ainsi une attention privilégiée au discours et au récit de témoins, à leur »expérience« (Erfahrung). Ce concept est en effet posé comme central (24–26) et se révèle opératoire. Mathis Gronau le précise encore au seuil du chapitre 3, en distinguant Erfahrung, qui renvoie à un »processus interpersonnel« et à une »forme de communication«, la plupart du temps ancrée dans un récit (Narrativ), du terme proche de Erlebnis (qui désigne le vécu, le ressenti). L’étude repose sur de nombreux exemples concrets, individuels, à savoir l’expérience d’interné·es telle que relatée dans des égo-documents, principalement des journaux intimes publiés durant la guerre ou juste après, mais aussi des documents d’archives inédits. À cet égard, l’ouvrage propose une liste de »journaux, mémoires et correspondances« émanant de quelque 44 personnalités différentes (cf. bibliographie, 310–311), soit un fonds documentaire non négligeable qui permet d’établir un panorama relativement large de l’expérience de l’internement.
L’auteur ne manque pas de rappeler que son étude s’appuie surtout sur des témoignages qui sont des sources à manier avec précaution (risque de l’anecdote, du mensonge, fiabilité de la mémoire du témoin, 15), tout en soulignant à raison leur intérêt, car, exploitées avec rigueur, elles permettent »de mettre en évidence l’importance de récits personnels dans le cadre d’une analyse structurelle ainsi que les sentiments de ces individus« (16). L’étude se fonde donc sur l’analyse de parcours individuels qui présentent également une dimension collective; ces parcours sont réputés représentatifs, même si l’auteur rappelle prudemment que les différents témoignages ne sauraient »suffire pour tirer des conclusions sur une minorité de près de 200.000 personnes sur une période longue de dix ans« (17). Il n’en reste pas moins qu’une approche davantage prosopographique, exposant de manière plus systématique, par exemple à l’aide de tableaux décrivant la situation des 44 personnalités retenues (origine, lieu de résidence, données chiffrées, situation familiale, professionnelle, dates de l’internement …), aurait sans doute permis d’affiner le portrait de groupe qui se dessine en creux.
Outre la mise en perspective entre la France et la Grande-Bretagne qui fait clairement apparaître les différences entre les deux pays et constitue l’apport principal de l’étude, il convient de saluer le repérage et l’établissement d’une liste de 44 égo-documents, de même que l’approche fine des ressources de ce type de textes. Le sous-chapitre qui mobilise le concept de genre pour aborder l’internement (136–145), outre qu’il met en évidence une particularité française puisque la France interna également les femmes contrairement à la Grande-Bretagne, offre une incursion concrète dans le quotidien de l’internement.
En revanche, on peut s’interroger sur le choix de l’expression »›ethnische‹ Deutsche« pour décrire l’identité allemande. Si l’auteur souligne combien il est complexe, pour la période considérée, de disposer d’un concept clair et immuable, et prend d’autres concepts en considération tels ceux de diaspora, nationalité, ethnie et community, l’utilisation répétée des guillemets se révèle gênante à la lecture car ceux-ci tendent in fine à mettre l’accent sur l’incongruité de l’expression retenue, au demeurant difficilement traduisible en français, et ils entraînent une suspicion sur le terme. On peut se demander s’il n’aurait pas mieux valu assumer l’emploi de l’adjectif ethnisch sans guillemets, voire comme dans le titre d’ailleurs, parler tout simplement d’Allemand·es, de population d’origine allemande, ou bien, comme cela apparaît finalement dans la conclusion (285), de »ethnisch kategorisierte Deutsche«, formulation plus claire, qui permet d’intégrer à la fois l’origine de ces Allemand·es et le regard posé sur eux par les contemporains français et britanniques.
On remarquera quelques erreurs factuelles concernant deux internées, alors même que sont cités des travaux consacrés à leurs journaux, telles que l’erreur récurrente sur le nom de Helene Schaarschmidt (et non Schaarfschmidt) ou sur la biographie de Gertrud Köbner, au journal de laquelle l’ouvrage se réfère amplement. Cette dernière fut internée à Garaison en 1914; d’après son journal et son dossier du fonds Garaison des archives départementales des Hautes-Pyrénées, elle était née en 1879, mariée et installée à Neuilly depuis 1906 et mère de deux filles âgées de 6 et 9 ans en 1914. Voir en elle l’épouse née en 1889 de l’historien Richard Köbner, comme l’indique le renvoi à la notice de la Deutsche Biographie (283), paraît risqué, une enquête menée auprès du Richard Koebner Minerva Center for German History n’ayant pas permis de l’établir.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Hélène Leclerc, Rezension von/compte rendu de: Mathis J. Gronau, Deutsche Minderheiten in Frankreich und Großbritannien. Im Niemandsland der Identität zwischen 1914 und 1924, Berlin, Boston (De Gruyter Oldenbourg) 2025, 329 S., 2 s/w und 2 farb. Abb., ISBN 978-3-11-156132-5, DOI 10.1515/9783111561493, EUR 79,95., in: Francia-Recensio 2026/1, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115144





