L’historiographie des pratiques sportives en Europe a largement profité, depuis près de deux décennies maintenant, du développement des travaux sur les espaces frontières. Ces derniers, en proposant d’appréhender la question du sport depuis les périphéries, dont certaines ont été soumises à des occupations, voire des annexions, ont permis de rendre compte des fortes disparités des modalités de diffusion de l’action étatique, mais aussi d’interroger par en bas la manière dont l’expérience quotidienne des sportifs locaux participait à la production de comportements et d’identités singulières.

L’ouvrage de Jan Hassink, Sport an der Grenze. Alltag und Gewalt im von Deutschland besetzten Elsass während des Zweiten Weltkriegs, vient apporter une précieuse pierre à cet édifice. Tiré d’une thèse soutenue en 2023 à l’université de Strasbourg en co‑tutelle avec la Georg-August-Universität de Göttingen, il se propose d’aborder au prisme de la question sportive la manière dont s’organise, dans l’Alsace occupée par l’Allemagne (1940‑1944), la vie de populations locales confrontées à »un quotidien [devenu] extraordinaire«. Soucieux de dépasser les explications binaires et très polarisées souvent avancées pour décrire leurs comportements face au nazisme (collaborateurs versus résistants), écueils largement alimentés par les reconstructions mémorielles d’après-guerre, l’auteur met en lumière la très grande malléabilité des comportements des sportifs alsaciens dans ce »temps de crise« marqué par la répression et la violence des autorités allemandes. L’ouvrage montre également la diversité des formes d’appropriation du sport, qui sert aussi bien d’échappatoire pour les populations locales que d’instrument de discipline et de contrôle pour les autorités.

Pour approcher au plus près les expériences vécues par les acteurs et ne pas en rester aux »structures globales« ou aux »grandes catégories nationales«, qui ne sont pas toujours opérantes pour rendre compte de l’ambivalence des attitudes dans les situations de crise, Jan Hassink s’appuie sur le concept d’»Eigensinn«, introduit dans le champ des sciences sociales par l’historien allemand Alf Lüdtke. Ce cadre théorique permet à l’auteur d’observer, au ras du sol, l’éventail des motifs que mobilisent les sportifs alsaciens et, partant, de saisir la complexité de leurs comportements ainsi que les arrangements de pouvoir qu’ils sont amenés à opérer pour supporter l’expérience de l’Occupation.

Jan Hassink s’appuie pour ce faire sur un corpus de documents personnels composé de journaux intimes et de lettres, principalement conservés aux Archives allemandes des journaux intimes (Deutsches Tagebucharchiv) à Emmendingen et à l’Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique à Ambérieu-en-Bugey, ainsi que de mémoires, dont certains ont été numérisés et mis en ligne sur des plateformes (par exemple: malgre-nous.eu). Ces documents sont croisés avec un important corpus de sources administratives, à la fois françaises (Archives nationales, archives d’Alsace, archives municipales) et allemandes (sur les sites du Bundesarchiv à Berlin‑Lichterfelde, Fribourg-en-Brisgau et Ludwigsburg), ainsi qu’avec des sources d’institutions publiques et privées (Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, centre hospitalier de Rouffach, Deutscher Alpenverein) et des imprimés (presse généraliste, revues, etc.). Cette foisonnante documentation permet à l’auteur de restituer avec précision le contexte d’Occupation et ses répercussions sur l’organisation quotidienne du sport et des loisirs, mais aussi de comprendre comment l’administration allemande et ses fonctionnaires appréhendent cette réalité.

Parmi l’abondante somme de connaissances produite par cet ouvrage, deux champs d’analyse développés par l’auteur nous semblent particulièrement stimulants. Le premier concerne la diversité des formes de définition de la normalité dans un contexte de répression. Pour les autorités allemandes, normaliser consiste à encourager la reprise des activités par les sportifs locaux tout en instaurant une nouvelle organisation et un nouveau cadre idéologique (contrôle et épuration des associations, germanisation, etc.). Il s’agit notamment de discipliner et d’endoctriner la jeunesse, dont la »rééducation« est parfois assimilée à un véritable dressage, l’occupant allemand ne manquant pas de stigmatiser l’infériorité physique et nationale ainsi que la »puissance sauvage« des enfants alsaciens pour mettre en exergue sa propre supériorité (et donc la nouvelle norme de référence). Les pratiquants locaux ont, pour leur part, une définition de la normalité bien plus flottante. Si certains marquent leur adhésion et leur loyauté au nouveau régime par une participation volontaire (l’intégration de la norme dominante), d’autres »se servent de l’idéologie nationale-socialiste afin de pouvoir maintenir leurs activités et garder par cela leurs habitudes«, tandis que d’autres encore se désintéressent des manifestations sportives ou marquent ostensiblement leur indifférence (la redéfinition de la norme).

Le second apport de l’ouvrage concerne les formes de violence traversant les sociétés occupées et, dans ce cadre, la manière dont le sport contribue à les entretenir ou à s’en écarter. Les pratiques physiques, par le niveau d’engagement corporel qu’elles présupposent, constituent en effet pour les autorités un moyen d’exercer une contrainte sur les populations par la souffrance, soit pour les dresser comme nous l’avons déjà évoqué (inculquer la discipline et la force, considérées comme des valeurs »allemandes«), soit pour les punir, les humilier et les châtier, parfois aussi pour les deux raisons simultanément. La présence des militaires allemands sur les terrains de sport et leurs comportements parfois agressifs à l’encontre des locaux, notamment à partir de 1944 et la retraite du nord-ouest, participent également à la brutalisation des espaces sportifs. Le sport permet à l’inverse à certains Alsaciens de se construire temporairement une normalité dépourvue de toute violence: en proposant des cadres de pratique (temporels, spatiaux, psychologiques) alternatifs, il devient un tiers-lieu situé à bonne distance du contrôle politique, un »moment d’authenticité« permettant de supporter les affres, bien souvent aussi les horreurs, de l’Occupation. Il n’empêche, la violence structurelle est souvent présente en arrière-fond et les barrières ne sont jamais complètement hermétiques (sportifs arrêtés en plein match, professeurs de sport déportés, etc.).

Au final, l’ouvrage de Jan Hassink développe des perspectives de recherche particulièrement fécondes sur les conditions de »vie en guerre« des populations locales et les formes de négociations et d’agentivité que permet le sport dans les territoires soumis à une forte répression.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Sébastien Stumpp, Rezension von/compte rendu de: Jan Hassink, Sport an der Grenze. Alltag und Gewalt im von Deutschland besetzten Elsass während des Zweiten Weltkriegs, Göttingen (Wallstein) 2025, 373 S., 10 z.T. farb. Abb. (Besatzungsgesellschaften, 1), ISBN 978-3-8353-5833-1, EUR 38,00., in: Francia-Recensio 2026/1, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115146