La présente monographie de Nils Hauser est tirée d’une thèse en histoire du droit soutenue à la Humboldt-Universität de Berlin en 2021, récompensée en 2023 par le Prix spécial de recherches sur le judaïsme et l’antisémitisme de la même université et finalement publiée chez Mohr-Siebeck en 2024 avec des financements du fonds »Open-Acces« de la Humboldt, qui font que l’ouvrage est accessible en ligne sur le site de l’éditeur.
Dans sa thèse, N. Hauser entend analyser l’évolution de la police judiciaire (Kriminalpolizei) berlinoise entre 1925 et 1937, donc le passage de la république de Weimar au régime national‑socialiste. Les bornes historiques de l’étude sont déterminées, d’un côté, par la création de l’office régional de police judiciaire (Landeskriminalpolizeiamt) de Prusse en 1925 et, de l’autre, par la centralisation au niveau du Reich (Verreichlichung) de l’ensemble des services de police judicaire entre 1936 et 1937 sous l’égide du Reichsführer-SS, Heinrich Himmler, nommé »chef de la police allemande« en juin 1936.
Comme le relève l’auteur lui-même, ce travail de recherche s’inscrit dans un contexte mémoriel particulier: la reconnaissance en 2020 par le Bundestag des »criminels de carrière« (Berufsverbrecher), porteurs du triangle vert dans les camps nazis, et des »asociaux« (Asoziale), porteur du triangle noir, comme catégories de victimes officielles du régime hitlérien. Toutefois Hauser fait remarquer que toute nouvelle catégorie de victimes implique en retour une nouvelle catégorie d’auteurs de crimes. Or, dans le cas présent, la persécution des »criminels de carrière« et des »asociaux« fut d’abord le fait de la police judiciaire. Et à la pointe de ce combat-là se trouvait de manière générale la police prussienne et plus particulièrement la police judiciaire berlinoise. Dès lors, retracer précisément les transformations que traverse cette dernière lors du passage de la république à la dictature promettait d’être particulièrement éclairant.
Pour réaliser son étude, N. Hauser a choisi une approche thématique qui consiste à aborder, par trois fois, la même période historique (1925–1936), mais en modifiant à chaque fois la focale: ainsi, la première partie met l’accent sur les fondements juridiques du travail policier (en distinguant notamment les champs de compétence de la police administrative et de la police judiciaire et en passant minutieusement en revue l’ensemble des textes qui structurent la pratique policière), la seconde se focalise sur la police comme institution (retraçant ses différentes réorganisations dans la période étudiée), enfin la troisième partie interroge la pratique policière effective de la police judiciaire, afin de poser la question des marges de manœuvre de la police, notamment par rapport à l’appareil judiciaire.
Car un des points clés de la problématique, et que Hauser identifie dès l’introduction, est la nature ambiguë ou »hermaphrodite« (Zwitternatur) de la police judiciaire, qui met en tension sa mission préventive et sa mission répressive. À cela s’ajoute le fait que la police judicaire n’est censée être que l’entité de »premier accès« (Erster Angriff) dans l’enquête criminelle qu’elle remet ensuite totalement entre les mains des magistrats. Mais dans les faits (d’une part en raison de sa capacité à s’autosaisir pour ce »premier accès« et de l’autre en raison de la sous-dotation de la justice en finances et en personnel) la police judiciaire se trouve, pour la période historique étudiée, en charge de l’ensemble de l’enquête judiciaire et, de ce fait, est perçue, par le grand public, comme l’institution d’enquête par excellence. Or c’est précisément autour de l’idée d’un basculement dans le rapport de force entre police et justice, à travers un processus de politisation de la procédure pénale, que se structure la thèse centrale du travail de N. Hauser.
La première partie, qui vise à la clarification conceptuelle et au passage en revue des bases juridiques du travail policier, est forcément la partie la plus technique juridiquement, et représente donc une lecture quelque peu aride pour les non-juristes. Pour autant, elle est truffée de rappels historiques qui remontent parfois loin dans le passé. Ainsi, même les non spécialistes liront avec profit le bref aperçu historique du concept de »police«, qui évolue de la description d’un état idéal au XVIIe et au XVIIIe siècle à la définition d’une activité administrative au sens large au XIXe siècle, puisqu’elle vise à garantir le bien public dans son ensemble. Et si ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle qu’apparaît la définition moderne de la police (comme activité de prévention et de sécurité), N. Hauser montre avec bonheur la manière dont cette définition moderne est introduite par le Haut tribunal administratif de Prusse à travers une lecture partielle du Code général prussien (ALR, partie II, titre 17, § 10) sur lequel elle projette sa conception libérale de l’État de droit dans la fameuse »Décision de Kreuzberg« du 14 juin 1882. De la même manière, Hauser montre que bien de textes juridiques weimariens préparent le basculement d’un droit pénal de l’acte (Tatstrafrecht) vers un droit pénal de l’auteur (Täterstrafrecht), alors que l’on associe généralement ce dernier exclusivement à la pensée juridique nazie. On voit ainsi que les nationaux‑socialistes eurent parfois moins à subvertir ou à révolutionner l’ordre juridique hérité que de simplement en exploiter toutes les potentialités.
La deuxième partie est peut-être la moins révolutionnaire, surtout parce que l’institution policière sous la république de Weimar et sous le national-socialisme avait déjà été étudiée, même si l’accent mis par Hauser sur le changement de régime et les effets qu’il implique sur les carrières des fonctionnaires et sur la réorganisation générale des services amène des éclaircissements importants.
Mais c’est indéniablement la troisième partie qui est la plus innovante et dans laquelle la problématique de cette thèse manifeste toute sa pertinence. Hauser retrace avec minutie la manière dont la montée en puissance de la police judiciaire se déploie après l’arrivée au pouvoir des nazis, mais il souligne également tous les éléments de continuité qui peuvent exister entre l’ordre juridique de la république et celui du national‑socialisme. Ainsi il met en lumière le fait que la notion de »prévention« (comprise ici comme l’idée qu’il ne faille pas se contenter de constater les crimes, mais de les »prévenir« en identifiant les futurs »coupables« à partir de leurs caractéristiques particulières, voire de leurs »tares héréditaires«) n’apparaît pas seulement avec la révolution hitlérienne, mais est déjà inscrite dans les textes juridiques weimariens.
Pour finir, et au risque de paraître quelque peu mesquin, les quelques critiques que l’on peut adresser à cet ouvrage portent moins sur le fond que sur les éléments de forme qui entravent inutilement une lecture fluide du texte. Ainsi, il semble évidemment étrange de reprocher à une thèse d’avoir trop de notes de bas de pages. Mais dans le présent ouvrage, elles sont tellement foisonnantes (2769 notes sur 414 pages) que les appels de note rompent par moment le flux de la lecture, notamment dans la première partie, où elle se télescopent avec la multiplication des abréviations et des sigles. Et dans la même logique, si l’on comprend évidemment le recours aux sigles pour éviter les répétitions, ils peuvent devenir artificiels quand ils concernent des expressions qu’on ne va utiliser que quatre fois dans le corps du texte (comme »RuPrMdI« pour le ministre de l’Intérieur du Reich et de la Prusse). Enfin, quelques rares passages auraient gagné à une relecture/réécriture plus minutieuse, comme celui p. 45 où est évoqué »l’article de Köttgens« qui suit »immédiatement« »la nécrologie de Drews«, mais sans que ne soit jamais évoqué le nom de la revue concernée.
Tout cela n’entame toutefois en rien le bilan très positif qui s’impose à la lecture du livre de Nils Hauser: il s’agit là d’un travail de recherche de premier ordre, très documenté, écrit par un auteur qui manifestement a su s’approprier de manière intime son sujet et le maîtriser jusque dans ses dernières subtilités pour mener à bien un travail de thèse fertile. Un tel ouvrage est clairement appelé à devenir rapidement un livre de référence, aussi bien pour les juristes que pour les historiens.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Christian Roques, Rezension von/compte rendu de: Nils Hauser, Die Berliner Kriminalpolizei in Republik und Nationalsozialismus. Eine rechtshistorische Untersuchung der Wechselwirkungen zwischen Polizeirecht, Strafrecht und Kriminalpolizeipraxis in den Jahren 1925 bis 1937, Tübingen (Mohr Siebeck) 2024, XXI–479 S. (Beiträge zur Rechtsgeschichte des 20. Jahrhunderts, 125), ISBN 978-3-16-162624-1, DOI 10.1628/978-3-16-163340-9, EUR 104,00., in: Francia-Recensio 2026/1, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115147





