En s’inscrivant dans le sillage des recherches sur la formation des identités territoriales, l’ouvrage propose une lecture renouvelée des rapports entre centre et périphérie. Il souligne d’emblée que l’historiographie consacrée au Pays basque français présente une lacune heuristique majeure: l’occultation relative du XIXe siècle. Ce prisme interprétatif tend à inscrire l’expérience locale dans le métarécit d’une unification nationale dont la progression linéaire s’accomplirait nécessairement par l’érosion des particularismes provinciaux et l’homogénéisation des identités régionales sous l’effet de la centralisation étatique. C’est précisément en rupture avec ce paradigme que s’inscrit le présent ouvrage. Talitha Ilacqua soutient qu’en privilégiant les ruptures de 1789 ou la consolidation du modèle républicain à l’aube du XXe siècle, nombre d’historiens corroborent, par omission, une lecture téléologique de la trajectoire basque. Elle entreprend alors une déconstruction de ce mythe en explorant le processus complexe par lequel le Pays basque acquiert son identité régionale, à la fois folklorique et politique, au cours du »long XIXe siècle«.
Loin d’être une période de simple déclin face à la centralisation, cette séquence apparaît comme le moment fondateur d’une symbiose entre l’appartenance des Basques à la petite patrie et leur intégration au sein de la grande patrie française construite par la volonté de ses citoyens de s’unir pour la grandeur nationale. Dès lors, la France du XIXe siècle fonctionne à la fois comme un »État nationalisateur« et une nation régionalisante. La petite patrie basque se construit ainsi au miroir de la grande patrie, utilisant tour à tour la littérature, l’armée, la religion et le tourisme pour négocier sa place et affirmer sa singularité.
Le premier tournant décisif de cette construction identitaire se cristallise sous la Révolution française. L’abolition des privilèges le 4 août 1789 transforme radicalement la nature de la »basquité«. Jusqu’alors, les relations avec la monarchie reposent sur des exemptions fiscales et des droits coutumiers. La création du département des Basses-Pyrénées en 1790 unifie administrativement les trois provinces basques (Labourd, Basse‑Navarre, Soule), tout en les noyant dans une entité plus vaste dominée démographiquement par le Béarn gasconophone. Face à l’idéal d’une nation unie et indivisible, les notables locaux élaborent un contre-récit fondé sur l’antériorité de leurs coutumes et de leur langue (chapitre 1). Cette affirmation identitaire, initialement portée par les élites civiles, trouve un prolongement inattendu sur le terrain des opérations militaires. L’armée, pourtant moteur de l’uniformisation nationale, sert paradoxalement de creuset à l’affirmation d’un particularisme basque. Durant les guerres révolutionnaires, la formation de bataillons spécifiquement basques pour défendre la frontière sud de la France permet aux soldats de développer une conscience plus structurée de leur identité culturelle et atteste l’émergence d’un sentiment patriotique qui transcende les particularismes. L’investissement militaire valide l’ancrage des Basques dans le projet républicain en dépit du maintien de leurs spécificités linguistiques et coutumières (chapitre 2).
Cette mythification du soldat basque se prolonge durant la première guerre carliste espagnole, période où l’influence de l’intellectuel Augustin Chaho s’avère déterminante (chapitre 3). En théorisant les revendications des Basques espagnols, ce dernier exporte en France une représentation du Pays basque comme berceau de valeurs conservatrices, telles que la liberté collective, la religion et la tradition. Cette conception – partagée par les légitimistes – postule que les sept provinces basques sont unies par des traits culturels communs les distinguant de la France comme de l’Espagne. Elle les érige en remparts contre le libéralisme centralisateur, ancrant ainsi l’identité basque dans une posture de résistance qui associe durablement la culture locale au conservatisme moral et religieux.
Le domaine culturel et linguistique constitue le second front de cette construction régionale. Ce processus s’articule prioritairement autour des travaux des philologues qui, en s’attachant non seulement à l’étude de la langue basque en soi, mais aussi aux propriétés qu’elle est censée révéler sur la communauté locutrice, œuvrent à la préservation de l’autonomie des provinces basques (chapitre 4). Plus largement, face à l’absence d’une longue tradition littéraire écrite, les chercheurs basques français du XIXe siècle entreprennent de codifier le folklore et l’Euskara (chapitre 5). En standardisant les récits populaires, ils créent une culture basque transnationale ainsi que des stéréotypes identitaires puissants. Si cette démarche vise à valider l’autonomie régionale, elle veille également à ne jamais menacer l’unité nationale. La langue basque est alors investie d’une mission militante, particulièrement sous la Troisième République. Tandis que le pouvoir républicain appréhende les langues régionales comme des obstacles au progrès et des vecteurs de cléricalisme, les conservateurs basques font de l’Euskara le bouclier de la foi catholique et de leurs traditions ancestrales contre la République sans Dieu (chapitre 6). À cet égard, les tensions entourant l’institution scolaire cristallisent une conception conservatrice de l’identité dont la relation symbiotique avec le catholicisme repose sur la valorisation de la culture rurale, du respect des ancêtres et de la religion.
L’ouvrage souligne alors le rôle inattendu de la modernité économique, et notamment du tourisme, dans la cristallisation de cette identité (chapitre 7). Loin de dissoudre la culture locale, l’arrivée des voyageurs et des élites cosmopolites sur la côte atlantique encourage une mise en scène de l’authenticité. Transfiguré par la littérature en héros romantique, la figure du contrebandier dote le Pays basque d’un capital symbolique prestigieux que les acteurs locaux réinvestissent pour le convertir en ressources économiques. L’industrie touristique de la seconde moitié du siècle permet ainsi de repenser la tradition non comme un vestige mourant, mais comme une entreprise économique d’autonomisation locale précieuse. En jouant de leur »archaïsme« pour séduire la modernité, les Basques trouvent un moyen de financer et de perpétuer leur singularité culturelle tout en s’insérant pleinement dans l’économie nationale (chapitre 8). L’ouvrage s’achève alors sur l’idée que la construction identitaire régionale constitue un vecteur d’intégration plutôt qu’un ferment de séparatisme.
L’analyse de l’identité basque française au XIXe siècle que déploie Talitha Ilacqua se distingue par une finesse herméneutique qui s’inscrit dans le sillage des travaux de Benedict Anderson sur les »communautés imaginées«, concept mobilisé de manière récurrente tout au long de l’ouvrage. Par le croisement de l’analyse historique avec les outils de la sociologie politique et de l’anthropologie culturelle, l’autrice démontre que la singularité basque, loin de constituer un archaïsme ou un vestige du passé, procède d’une construction intellectuelle émergente. Elle invite ainsi à appréhender l’histoire régionale non plus comme une périphérie du récit national, mais comme l’un de ses laboratoires les plus féconds. L’ouvrage ouvre ainsi des perspectives de recherche stimulantes sur l’équilibre précaire des tensions permanentes entre région et nation que l’État est contraint de réguler afin de prévenir toute rupture qui viendrait exposer la fragilité du mythe national.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Didier Le Saout, Rezension von/compte rendu de: Talitha Ilacqua, Inventing the Modern Region: Basque Identity and the French Nation-State, Manchester (Manchester University Press), 2024, 272 p. (Studies in Modern French and Francophone History), ISBN 978-1-5261-6925-9, GBP 85,00., in: Francia-Recensio 2026/1, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115148





