Les Presses fédéralistes de Lyon publient un ouvrage intitulé André Philip et le mouvement socialiste pour les États-Unis d’Europe (1947–1951), dû au professeur Wilfried Loth, dont les travaux sur les socialistes et la question européenne sont connus (sa thèse sur ce sujet date de 1977). Le titre est un peu trompeur car il porte l’accent sur André Philip dont la présence est en réalité assez limitée dans le livre. En réalité il ne s’agit pas d’étudier l’engagement de l’intellectuel socialiste, mais de proposer un choix de textes émanant d’une organisation européiste sur une période réduite – quatre années. L’auteur de ces lignes s’en félicite d’ailleurs, car l’édition de documents est trop délaissée à son goût par les historiens, mais il aurait peut-être fallu l’expliciter, à travers un sous-titre par exemple. La bibliographie apparaît très datée: il y manque notamment les travaux de Bernard Bruneteau sur l’idée européenne et de Gilles Vergnon sur le socialisme européen.
La thèse de Wilfried Loth est clairement énoncée et assumée dans son introduction: il s’agit de réévaluer »la contribution essentielle des socialistes et sociaux-démocrates dans la construction européenne« (11). Parmi eux figurent les acteurs du Mouvement pour les États-Unis socialistes d’Europe, et notamment le Français André Philip, qui le préside en 1949. Figure originale, au carrefour de multiples identités (protestantisme, socialisme …), celui-ci n’est pas un dirigeant majeur de son parti, la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière) et c’est également le cas des autres dirigeants du mouvement. C’est l’une de ses fragilités, l’autre étant l’attitude ambiguë ou réservée des travaillistes britanniques, dont la formation est la plus puissante au lendemain de la Seconde Guerre mondiale parmi la galaxie socialiste européenne. Wilfried Loth montre d’ailleurs avec pertinence la tension qui naît de l’absence des travaillistes dans la construction européenne car, conjuguée avec la présence des Allemands, elle peut sembler une forme de retournement de la situation géopolitique des années 1940, difficile à vivre en ces temps d’immédiat après-guerre.
Après cette forte introduction, Wilfried Loth présente un choix de textes qui offrent un panorama du programme et des débats des socialistes européistes, en commençant par la conférence préliminaire de Londres en février 1947. Plusieurs d’entre eux contiennent des passages remarquables d’acuité sur la spécificité de leur engagement et les limites de leur action. Trois enjeux apparaissent à de multiples reprises, quelquefois mêlés: le positionnement de l’Europe entre États-Unis et Union soviétique, l’orientation de la construction européenne en matière économique et la situation allemande. En mai 1947 (doc. 2), ils tracent les contours d’une troisième voie, largement définie de manière négative, »les réalisations socialistes« devant se distinguer du »capitalisme américain« et »les pratiques de liberté« du »totalitarisme soviétique«, usage précoce d’un terme appelé à faire l’objet de vifs débats dans le monde académique du milieu du siècle et même au-delà. Lors de leur congrès inaugural tenu en juin suivant (doc. 3), ils veulent pourtant croire que l’unification européenne n’est que »l’indispensable et première étape vers les États-Unis socialistes du Monde« … mais consacrent en réalité une bonne part de leurs débats à l’Allemagne, dont ils admettent que l’Europe a besoin »des ressources, de l’industrie et du génie«. Marceau Pivert estime quant à lui (doc. 5) que l’Europe est une échelle nécessaire pour peser un poids comparable à l’Union soviétique et aux États-Unis.
Dans cette double perspective – taille critique et question allemande – André Philip affirme en mars 1949 (doc. 7) la nécessité d’une unification économique de l’Europe et plaide pour une »institution européenne collective« gérant le charbon et l’acier, dessinant ainsi les contours de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) mise en place deux ans plus tard. À cet égard, la formalisation d’une telle ambition vient conforter l’objectif de Wilfried Loth en termes de réhabilitation du rôle des socialistes dans une réalisation souvent créditée aux seuls démocrates-chrétiens dont Robert Schuman pour la France même si André Philip mesure vite les rapports de force favorables aux droites et infléchissant son projet vers une »conception purement libérale et capitaliste« (doc. 9, novembre 1949). Il dénonce ensuite en septembre 1950 (doc. 11) le parti social-démocrate conduit par Kurt Schumacher comme ayant »des positions étroitement nationalistes«; il est à noter que c’est le procès que lui fait un journaliste français marqué clairement à droite, Raymond Cartier. Enfin les congressistes réunis à Strasbourg en novembre 1950 craignent que le réarmement ne réveille »des nationalismes locaux qui constitueraient à la fois un recul décisif de l’idée européenne et un danger pour les institutions démocratiques«. Ils expriment aussi leur souhait de mise en place d’une »Autorité politique supranationale«.
Le bilan de cette mouvance est nuancé. Les constats émis sur la situation européenne en début de guerre froide sont lucides. Les propositions formulées (exigence démocratique et primat du politique) sont légitimes et pour certaines toujours d’actualité. L’influence que l’on peut prêter aux socialistes engagés dans ce mouvement est en revanche limitée comme l’illustrent d’ailleurs plusieurs textes eux-mêmes. En matière de politique allemande ou d’orientation libérale des politiques intégrées mises en œuvre durant les années 1950 et ensuite, ce ne sont pas leurs avis qui ont été suivis, rançon d’un poids relativement faible des socialistes au sein de la plupart des pays fondateurs de la construction européenne mais aussi d’une position souvent seconde sinon marginale de ces militants dans leur propre formation politique nationale, échelle qui demeure essentielle en termes de rapports de forces.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Fabien Conord, Rezension von/compte rendu de: Wilfried Loth, André Philip et le mouvement socialiste pour les États-Unis d’Europe (1947–1951), Lyon (Presse fédéraliste de Lyon) 2023, 159 p., ISBN 978-2-491429-21-8, EUR 15,00., in: Francia-Recensio 2026/1, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115152





