Avec Zukünftige Vergangenheiten, Sandra Maß propose une réflexion érudite et dense sur l’histoire à l’ère de l’Anthropocène, cette hypothèse de nouvelle époque géologique marquée par l’impact dévastateur des activités humaines sur le système‑terre. Issu des Frankfurter Vorträge, l’ouvrage constitue une revue particulièrement fine et aboutie de l’état de l’art et s’inscrit dans une réflexion sur ce que signifie »écrire l’histoire dans l’Anthropocène«, choix assumé par l’autrice et annoncé dès le sous‑titre. Ce positionnement a toutefois de quoi surprendre.
En s’ouvrant sur un rappel des conclusions alarmantes du dernier rapport du GIEC, l’introduction semblait en effet suggérer une orientation plus directe vers le rôle de l’histoire dans la compréhension des causes du changement climatique. Les grandes trajectoires historiques ayant façonné l’Anthropocène – la longue histoire de la sédentarisaton et de l’agriculture, la construction impériale, la mondialisation capitaliste racialisée et genrée, l’État-nation, les religions ou les guerres mondiales – ne sont pourtant évoquées que très brièvement, souvent pour en souligner les limites analytiques. Pourtant, ces champs ont été largement ouverts par des autrices et auteurs comme William Ruddiman, Carolyn Merchant, Alain Gras, Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, Sunil Amrith, Amitav Ghosh, Simon Lewis et Mark Maslin, Andreas Malm, Jason Moore, Kathryn Yusoff ou Stefania Barca, qui placent précisément l’analyse historique des causalités systémiques au cœur de leur démarche. À quelques exceptions près, ces travaux demeurent étonnamment peu mobilisés par l’autrice.
La première partie développe le concept central de »passés futurs« (zukünftige Vergangenheiten), inspiré notamment par la fiction spéculative de Naomi Oreskes et Erik Conway (The Collapse of Western Civilization, 2014), narrée depuis l’an 2393 pour analyser notamment l’inaction des gouvernants du XXIe siècle face à l’imminente catastrophe climatique. Le futur n’est plus seulement ce qui advient, mais ce qui nous juge rétroactivement et nous contraint à relire nos actions présentes comme un passé déjà condamné. Cette inversion du vecteur temporel est intellectuellement stimulante, mais elle repose sur un présupposé problématique: l’idée que, a priori, la catastrophe climatique ne relèverait pas du »cœur de métier« de l’histoire, voué au seul passé (9). Si cette formule se veut provocatrice, son articulation dans l’horizon du »passé futur« suggère néanmoins, en creux, que les causes de l’altération de la planète se joueraient à l’instant présent et non dans le cadre d’un processus de temps long.
La deuxième partie, consacrée à »de nouvelles histoires pour des temps mauvais«, confirme ce cadrage tourné vers un avenir catastrophique. Elle offre néanmoins une remarquable synthèse théorique, domaine dans lequel l’autrice excelle tout au long de l’ouvrage. Maß y examine les limites des catégories classiques de l’histoire – linéarité du temps, primat de l’intention humaine et de l’archive textuelle, eurocentrisme, séparation entre nature et culture – face à des processus d’imbrication biophysique devenus agents historiques à part entière. Elle plaide pour l’intégration des échelles de temps géologique et pour une ouverture aux dynamiques multi-espèces, mobilisant l’histoire environnementale, l’histoire globale, la micro-histoire, les STS (Science and technology studies) ou le nouveau matérialisme.
Un exemple à la fois éclairant et déroutant de cette réflexion est celui de la catalyse, qui permet de condenser le temps géologique long en temps énergétique court: ainsi, l’émancipation féminine associée à l’automobile reposerait sur des millions d’années de vie planctonique transformée en pétrole. Toutefois, l’autrice admire la collision des temporalités sans chercher à en autopsier l’épave: les implications causales, le coût écologique de ces libertés, les rapports de pouvoir et d’exploitation qu’elles impliquent.
Pour exemplifier les »histoires plus qu’humaines«, la troisième partie part du guano, un produit au croisement du sédiment géologique et de l’excrément animal devenu ressource clé de l’industrialisation au XIXe siècle et emblème des »téléconnexions« écologiques globales. En s’appuyant sur Anna Tsing et Donna Haraway, elle propose une conception relationnelle et multi‑espèces de l’histoire, fondée sur les enchevêtrements techno‑biologiques, les dépendances et les effets non intentionnels de la modernité. Il est toutefois frappant que Sandra Maß n’explore pas le concept de »plantationocène« popularisé par ces autrices, pourtant central pour penser historiquement les liens entre exploitation du travail, impérialisme colonial et mondialisation capitaliste. Elle privilégie plutôt les figures du rhizome et de l’holobionte, qui permettent d’aborder l’Anthropocène comme un ensemble de dynamiques tentaculaires échappant à l’intentionnalité humaine.
La quatrième partie, »Histoire contaminée« prolonge cette démarche métaphorique plutôt que causale, en bâtissant une analogie entre l’état matériel pollué des paysages »anthropocéniques« et la nécessité pour l’histoire de se laisser contaminer par l’interdisciplinarité, les relations inter‑espèces, le temps de l’histoire naturelle, et autres »impuretés« méthodologiques dont elle avait cru se protéger depuis le XIXe siècle. Distante à l’égard de l’»histoire planétaire« de Dipesh Chakrabarty, dans laquelle elle semble craindre un nouvel élargissement d’échelle aux conséquences homogénéisantes, l’autrice plaide pour une écriture rhizomique, attentive en permanence à une multiplicité de connexions hybrides entre le global et le local. En ce sens, sa proposition finale semble finalement assez proche de méthodes déjà bien établies telles la micro-histoire globale ou la théorie de l’acteur-réseau. La conclusion revient à nouveau vers le futur, évoquant 2050 comme le moment où la question centrale sera celle de notre inaction actuelle face à la contamination de la planète.
L’ouvrage constitue la première grande synthèse en langue allemande sur l’Anthropocène en histoire, une prouesse fort attendue et accomplie avec brio. Les désaccords formulés ici ne portent donc ni sur la forme ni sur la compétence, mais sur un débat de fond. En abordant prioritairement l’Anthropocène comme un problème de connaissance, d’historiographie et de conscience historique, Zukünftige Vergangenheiten tend à reléguer au second plan l’urgence d’une histoire sociale et matérielle du changement climatique. Le choix de partir et de conclure par les »passés futurs« déplace l’attention des causalités historiques vers les effets cognitifs et discursifs de l’Anthropocène.
Pourtant l’histoire, plutôt que de surenchérir dans une hyperconceptualisation de l’Anthropocène déjà largement éprouvée par l’ensemble des sciences sociales, doit, selon moi, s’atteler à comprendre ses origines dans le temps, en plaçant au cœur de l’enquête les structures économiques, politiques, sociales et culturelles qui l’ont rendu possible. Une chose est certaine, cependant: notre discipline ne peut plus se soustraire au débat sur son utilité à l’ère de l’Anthropocène, ni aux ajustements conceptuels qu’impose la nouvelle condition climatique. Sur ce point, Sandra Maß a pleinement raison. Zukünftige Vergangenheiten constitue une puissante incitation à la réflexion et s’impose comme une lecture incontournable pour quiconque s’interroge sur les transformations actuelles de l’écriture de l’histoire.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Antoine Acker, Rezension von/compte rendu de: Sandra Maß, Zukünftige Vergangenheiten. Geschichte schreiben im Anthropozän, Göttingen (Wallstein) 2024, 222 S., 6 farb. Abb. (Historische Geisteswissenschaften, 15), ISBN 978-3-8353-5663-4, EUR 19,00., in: Francia-Recensio 2026/1, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115154





