La réflexion sur la traite des esclaves et l’esclavage n’est jamais restée confinée à la tour d’ivoire universitaire, mais s’est toujours inscrite dans un contexte politique et social plus large. À différentes époques et avec une intensité variable, ces thèmes ont continuellement fait l’objet de débats controversés sur la politique mémorielle, qui se sont parfois traduits par une forme d’autocélébration, mais ont également débouché sur des revendications politiques. En 2001, la France a été le premier État à reconnaître l’esclavage comme un crime contre l’humanité dans une loi présentée par la députée Christine Taubira. Chaque 10 mai, le pays commémore désormais solennellement l’abolition de l’esclavage, ce qui n’a toutefois pas suffi à apaiser les débats publics acharnés sur l’ombre persistante de l’esclavage.

En 2007, c’est l’Angleterre qui a célébré en grande pompe le 200e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Le premier ministre de l’époque, Tony Blair, a exprimé ses profonds regrets et, sous la direction de l’archevêque de Canterbury, Londres a commémoré ce triste chapitre de l’histoire de l’humanité à travers une »marche du témoignage«. À Liverpool, l’International Slavery Museum a ouvert ses portes dans le but, comme le promettait alors son site Internet, de »sensibiliser davantage le public à l’héritage de l’esclavage«. En revanche, de nombreux observateurs ont eu l’impression que les Britanniques se célébraient avant tout eux-mêmes, leurs vertus et leur amour prétendument inné de la liberté. L’impatience face à l’approche hésitante et édulcorée de la question de l’esclavage s’est manifestée en juin 2020 à Bristol, lorsque des manifestants ont démantelé la statue du marchand d’esclaves Edward Colston et l’ont jetée dans le bassin du port, afin de souligner le lien entre le passé non assumé de l’Angleterre, nation esclavagiste, et le racisme actuel. À la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle, Colston avait fait fortune grâce au commerce des êtres humains, mais dans sa ville natale, il était surtout considéré comme un philanthrope qui finançait des projets sociaux et éducatifs.

Ce n’est pas seulement en Europe, mais aussi en Afrique et dans les Amériques que l’on débat de la manière dont il convient de commémorer l’esclavage, de qui doit présenter des excuses à qui et de qui doit indemniser qui. Dans son étude comparative monumentale, l’historienne Ulrike Schmieder, de l’université de Hanovre, examine les lieux historiques de l’esclavage et du transfert des profits, les musées, les monuments et les cérémonies commémoratives en France, en Espagne, en Martinique et à Cuba.1 Le paysage de la recherche dans lequel évolue l’autrice est aussi vaste que fragmenté, mais elle parvient, dans la première partie de son exposé, à retracer soigneusement les principales approches scientifiques et les débats politiques pertinents pour le thème de son étude. Elle fait appel à des approches théoriques de manière plutôt discrète. Outre les incontournables »lieux de mémoire« de Pierre Nora, Schmieder se réfère notamment aux études sur la mémoire, au patrimoine, à l’histoire publique et à l’histoire orale. Mais la grande force de son étude réside sans aucun doute dans son approche empirique et surtout dans les innombrables entretiens et conversations qu’elle a menés dans les régions étudiées auprès de divers acteurs, tels que des militants, des historiens, des conservateurs de musée et des maires.

Il est naturellement impossible d’apprécier à leur juste valeur les résultats et les conclusions d’une étude aussi exhaustive dans le cadre d’un compte-rendu. C’est pourquoi nous nous limiterons à quelques remarques concernant les quatre études de cas. En ce qui concerne la France et l’Espagne, l’autrice met en évidence des différences notables. L’oubli et le silence qu’elle constate en Espagne sont étroitement liés au fait que la politique historique s’est concentrée presque exclusivement sur le travail de mémoire concernant la Seconde République, la guerre civile et la dictature de Franco. À quelques exceptions près – elle cite notamment Barcelone –, une sorte de nostalgie coloniale, liée à la glorification de »l’âge d’or« supposé des années 1550 à 1660, continue de dominer dans l’opinion publique, les musées et les manuels scolaires.

La situation est différente en France, où l’histoire de l’esclavage reste largement sous-représentée dans les musées parisiens, mais où divers lieux de mémoire, expositions et musées consacrés à ce thème ont vu le jour dans de nombreux anciens ports de traite d’esclaves tels que Nantes, Bordeaux et La Rochelle, que l’autrice présente de manière minutieuse. Elle souligne également le rôle important joué par les diasporas caribéenne et africaine en tant que groupes de pression dans la promotion d’une culture mémorielle critique de l’esclavage. Cependant, des conflits ont éclaté à plusieurs reprises au sein des associations commémoratives. Selon l’autrice, ceux-ci étaient moins liés à l’appartenance ethnique ou à des divergences de fond qu’à des »luttes de pouvoir entre dirigeants masculins«. Dans ce contexte, les gouvernements français ont été très habiles à monter les associations de la diaspora afro-caribéenne les unes contre les autres, notamment pour freiner le débat sur les réparations.

La comparaison entre la Martinique et Cuba a quant à elle révélé un certain nombre de points communs. Ainsi, dans les deux pays, les musées nationaux ne tiennent guère compte du point de vue des esclaves et de leurs descendants; selon Schmieder, ce sont »les discours économistes sur l’esclavage« qui dominent. Sur les deux îles, les souvenirs familiaux de l’époque de l’esclavage font presque exclusivement référence aux souffrances et à la survie quotidiennes, rarement à la résistance armée. L’autrice mentionne toutefois des différences marquantes. Ainsi, les débats martiniquais tournent très fortement autour du thème des réparations symboliques et matérielles pour l’esclavage, un aspect qui ne joue pratiquement aucun rôle à Cuba. En revanche, contrairement à la Martinique, les religions d’origine africaine jouent un rôle important dans la mémoire de l’esclavage à Cuba.

Malheureusement, l’autrice omet de conclure en reliant les résultats tirés de ses quatre études de cas au débat plus large sur la politique mémorielle mondiale. On peut également critiquer le fait que la richesse du matériel utilisé dans l’étude se transforme parfois en une obsession du détail, de sorte que même les lecteurs les plus endurcis atteignent leurs limites. Néanmoins, Ulrike Schmieder a présenté un ouvrage de référence incontournable pour les futurs débats sur la politique mémorielle et l’esclavage. Les éditeurs anglophones, francophones et hispanophones se décideront-ils à traduire ce pavé? C’est en effet ici la seule façon de garantir que bon nombre des acteurs centraux du livre puissent également le lire.

1 L’ouvrage est disponible en accès libre: https://library.oapen.org/handle/20.500.12657/94399.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Andreas Eckert, Rezension von/compte rendu de: Ulrike Schmieder, Versklavung im Atlantischen Raum. Orte des Gedenkens, Orte des Verschweigens in Frankreich und Spanien, Martinique und Kuba, Berlin, Boston (De Gruyter Oldenbourg) 2024, 2 Bde., insg. 1406 S., 60 Abb., ISBN 978-3-11-120846-6, DOI 10.1515/9783111215334 , EUR 109,95., in: Francia-Recensio 2026/1, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115159