Il faut saluer ici le programme de traduction d’ouvrages académiques allemands initié par la Fondation Maison des sciences de l’homme depuis 1984. Au-delà du très beau catalogue de sa collection »La Bibliothèque allemande«, s’ajoute maintenant le remarquable ouvrage de l’historien allemand Gerd Schwerhoff. Ce dernier, professeur d’histoire moderne à l’université de Dresde, spécialiste de l’histoire de la criminalité en Allemagne, s’est risqué hors de ses frontières à la fois géographiques et disciplinaires. Il nous offre ici un livre d’histoire totale, traversant les siècles et les espaces nationaux pour nous présenter les différentes facettes et l’évolution des interprétations du blasphème en Occident. À la suite de plusieurs travaux sur le sujet, jusque-là principalement centrés sur la période médiévale et moderne, il propose une véritable synthèse du sujet, élaborant avec bonheur une histoire transnationale de cette notion, de l’Antiquité à nos jours. Son ouvrage est donc d’abord un long parcours historique appuyé par une très grande érudition qui se laisse pourtant aisément appréhender grâce à une construction méthodique du raisonnement et à l’usage d’une langue simple, élégante et toujours précise.
Méthodiquement, l’auteur traque ainsi les ruptures culturelles au fil du temps, permettant la transformation progressive du concept initial. Les premières formes recouvertes par ce dernier ont été inventées aux tréfonds du premier monothéisme comme une offense des hommes faite au(x) Dieu(x). Au fil des siècles, le blasphème revêt de multiples formes, s’élargissant du simple juron à la malédiction divine jusqu’à pouvoir qualifier, à la période plus contemporaine, un acte introduisant un désordre politique apparaissant comme socialement insupportable. La description faite par l’auteur de ses formes et contenus successifs – et toujours évolutifs selon les périodes et contextes étudiés – prouvent alors son extrême plasticité. Car si certains ont pu parfois le qualifier faussement de »crime imaginaire«, il a toujours profondément impacté la vie des hommes et femmes ordinaires en entrainant des rétorsions religieuses, civiles, pénales, voire terroristes, qui se sont avérées tout sauf théoriques.
Après une introduction substantielle qui donne les clefs de la manière dont l’analyse va être conduite, l’ouvrage se subdivise en sept chapitres par ordre chronologique. La première partie, peut-être la plus thématique, analyse successivement le débat sur les origines du blasphème, sa profonde mutation à l’époque antique face à l’institutionnalisation universelle du christianisme dans le monde romain et enfin ses différentes appréhensions à la fois par les juifs et les musulmans. Il en ressort que le concept de blasphème se construit différemment selon les cultures et les sensibilités religieuses, en n’ayant ni le même objet, ni la même réponse en matière de répression. Les chapitres suivants se recentrent sur l’espace proprement chrétien et analysent finement au fil des différentes périodes considérées les nouvelles extensions données au concept. De l’excès de langage tel que le juron invoquant le nom de Dieu à l’offense faite à ce dernier par les personnes aux croyances hétérodoxes, le blasphème semble devoir alors envahir tout l’espace social profondément imprégné de religieux. Ce qui amène les autorités ecclésiastiques, qui s’appuient alors sur le bras séculier pour son exécution, à une ardeur répressive renouvelée afin de l’extirper définitivement de la société, même si c’est toujours en vain …
Le blasphème retrouve une nouvelle vigueur à l’époque moderne marquée par la confessionnalisation inéluctable de la chrétienté. L’essor phénoménal de la littérature de la controverse religieuse permet de développer dans chacun des partis une condamnation virulente du blasphème de l’autre, englué dans son erreur. Ces stigmatisations passent par l’essor de l’image et des caricatures de controverse qui dénoncent de manière outrée l’obscénité des positions de l’adversaire. Les peines physiques pour délit de blasphème semblent devoir en revanche se raréfier par rapport à la période précédente, tant et si bien que l’exécution tardive du chevalier de La Barre en 1776 pour blasphème et sacrilège a particulièrement horrifié les gens dits »raisonnables«. En même temps se profile peu à peu, au tournant majeur du XVIIIe siècle, une sécularisation progressive du concept de blasphème qui a permis à ce dernier de ne pas devenir pourtant complètement caduc. En s’élargissant de la seule offense à Dieu à l’offense faite au souverain, il devient désormais synonyme de scandale public et de faute politique impardonnable. Le transfert révolutionnaire de la légitimité politique du monarque élu de Dieu, au peuple souverain rassemblé à la seule raison de la volonté générale, l’exaltation d’une religion civile et citoyenne enfin, tant en Amérique que lors de la Révolution française, transforment donc, mais pas totalement, les seuls objets religieux jusque-là visés par le délit de blasphème.
C’est à partir de là qu’une dernière période se profile dans cette histoire, qui fait changer à nouveau de paradigme. Alors que les législations anti-blasphèmes continuent d’apparaître encore dans de nombreux dispositifs légaux des pays occidentaux contemporains, sans qu’elles ne soient encore véritablement exploitées, la rhétorique du blasphème et ses effets politiques au niveau international ont ressurgi dans toute leur violence à la fin du XXe siècle. L’épisode emblématique marquant le retour de ce dernier est celui de la fatwa de l’imam Khomeini appelant, en 1989, à la mise à mort de l’auteur britannique Salman Rushdie pour les propos jugés hérétiques qu’il aurait tenus dans son ouvrage Les Versets sataniques. L’offense religieuse resurgit alors dans le contexte d’une concurrence géopolitique mondiale opposant les pays libéraux occidentaux soucieux de la préservation première de la liberté d’expression, aux pays de culture islamique dénonçant cette dernière comme le principal vecteur du racisme et de l’islamophobie.
D’autres affaires retentissantes à ce sujet dans les années suivantes sont enfin précisément rappelées et analysées, comme l’affaire de caricatures de Mahomet publiées en 2005 dans le journal danois Jylland’s Posten, qui s’est achevée avec l’attentat islamiste meurtrier perpétré en 2015 contre la rédaction de la revue française Charlie Hebdo qui les avait republiés. L’auteur, qui a lu les interprétations post-coloniales de ces conflits, se pose alors la question soulevée par cette réification du concept: serait-ce le signe d’un véritable clash des civilisations opposant l’Occident chrétien et l’Orient islamisé trop longtemps minoré voir humilié par le premier? Ou bien est-ce plutôt à l’inverse la dynamique qui, à la suite des invectives des dominants et l’offense ressentis par les dominés a contribué à produire ces accélérations dans le conflit religieux et culturel mondial? L’auteur ne tranche pas, mais conclut provisoirement que si les choses semblent s’être un peu apaisées dans les derniers temps, l’histoire du blasphème et de ses effets sociaux, politiques, culturels et religieux n’est certainement pas achevée.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Valentine Zuber, Rezension von/compte rendu de: Gerd Schwerhoff, Dieux maudits. L’histoire du blasphème, Paris (Éditions de la Maison des sciences de l’homme) 2024, 443 p. (Bibliothèque allemande), ISBN 978-2-7351-2901-0, EUR 39,00., in: Francia-Recensio 2026/1, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115160





