Passant (à raison) pour être le meilleur stratège allemand de la Seconde Guerre mondiale, Erich von Manstein (1887–1973) avait connu un large succès de librairie en publiant en 1955 ses Mémoires, réédités et traduits en de nombreuses langues. Depuis, plusieurs biographies lui ont été consacrées.1
L’ouvrage proposé par Roman Töppel est d’un autre genre, puisqu’il est le premier d’une série de trois volumes visant à présenter au public les journaux personnels du maréchal et la correspondance entretenue avec son épouse pendant la guerre, d’août 1939 au printemps 1944. Conservé par leurs descendants, ce fonds était resté pour l’essentiel inaccessible aux chercheurs. Sollicité par la famille en 2018, l’auteur accepta un travail d’édition, garanti par un contrat lui laissant toutes marges de manœuvre scientifique. Au vu de ce premier tome, le résultat est une réussite.
Étalé sur six années avec le soutien de la famille von Manstein, ce travail d’édition critique est en effet impeccablement mené, rigoureux, exposant clairement sa méthode, ainsi que les critères qui ont présidé au choix de la correspondance publiée. Il n’ignore rien des biais d’écriture et prend soin de vérifier les propos et les faits par le croisement systématique des sources. L’appareil critique témoigne en ce sens d’une excellente connaissance et d’une exploitation efficace des archives allemandes, y compris celles détenues par le ministère russe de la Défense, désormais accessibles grâce à la politique de numérisation menée par l’Institut historique allemand de Moscou (qui a été fermé en 2024). Ce travail permet ainsi de corroborer, d’approfondir ou d’infirmer les notes prises à l’époque par von Manstein et reprises avec plus ou moins de sincérité dans ses Mémoires.
Le premier volet couvre ainsi la période allant jusqu’à mars 1941, marquée par les deux campagnes militaires menées contre la Pologne et les pays de l’Europe de l’Ouest, mais aussi par les relations retorses entre Hitler et le haut commandement de l’armée de terre, d’une désarmante pusillanimité. À rebours de ce que laisse augurer son titre, l’ouvrage va en effet bien au-delà d’un simple travail d’édition critique. Découpé en cinq parties d’inégale importance, alternant à chaque fois une présentation de Roman Töppel avec la transcription des écrits de von Manstein et de son épouse, le travail d’édition surprend par la place inhabituelle occupée par la mise en contexte et l’analyse. Ainsi, près de la moitié du corps de l’ouvrage est une étude historique de la main de l’éditeur/auteur qui se sert avec maestria de la documentation pour revisiter les deux campagnes militaires, bousculant les conclusions généralement admises.
Cela est particulièrement valable pour la genèse et l’exécution du »plan Jaune« (Fall Gelb), soit l’offensive déclenchée à l’Ouest le 10 mai 1940 (après 28 reports successifs depuis l’automne 1939). Au passage, Roman Töppel souligne à quel point les auteurs qui ont traité du »plan Jaune« manquèrent d’esprit critique, reprenant à leur compte les récits des acteurs de l’époque sans prendre soin de recouper leurs dires. Certaines notes infrapaginales, pourtant sobrement rédigées, sont à cet égard accablantes pour les ouvrages antérieurs, à commencer par celui de Karl-Heinz Frieser, qui faisait jusqu’alors autorité.2 Une fois démasqués les mensonges publiés par les protagonistes après la guerre, le rôle des uns et des autres est largement révisé grâce à une étude serrée des faits. Manstein s’efface ainsi derrière Hitler dans la conception du plan. Dans l’exécution de l’offensive à travers le massif de l’Ardenne, von Kleist supplante Guderian dont les bévues sont mises en évidence. Et en délaissant les témoignages postérieurs pour se concentrer exclusivement sur la documentation d’époque, Roman Töppel démontre, dans son analyse de l’»ordre d’arrêt« (Haltbefehl), l’incapacité de von Rundstedt et de son état-major à anticiper le rembarquement des troupes britanniques à Dunkerque.
Ce faisant, l’auteur s’éloigne parfois nettement de son sujet (Manstein ne joua aucun rôle à la mise en œuvre initiale du »plan Jaune«), mais toujours au plus grand profit de la connaissance historique, à l’image de son précédent travail sur l’opération allemande contre le saillant de Koursk.3
Par ce large travail de contextualisation qui débouche sur une étude historique poussée, l’ouvrage »assèche« donc sa source tout en la présentant. Il ne l’épuise (heureusement) pas complètement. De fait, la correspondance du couple von Manstein (estimée à environ 2 400 lettres et cartes postales pendant le conflit, dont 590 conservées sur 630 pour la période concernée par ce premier tome) fourmille d’informations susceptibles de nourrir une approche sociale ainsi qu’une histoire des mentalités et des relations de genre.
Cette édition de sources restitue ainsi toute sa place à l’épouse de von Manstein, de quatorze ans sa cadette. Leur correspondance atteste de leurs profonds liens d’affection, mais aussi de l’indéfectible soutien de Jutta-Sibylle à la carrière de son mari, mise en péril après son remplacement par Franz Halder en 1938 à l’état-major de l’armée de terre. En ce sens, c’est moins un homme qu’un couple que l’on voit ainsi à l’œuvre au service des ambitions de l’officier et s’épaulant mutuellement face aux vicissitudes professionnelles et aux drames familiaux dus à la guerre.
Naturellement, l’ouvrage n’est pas complètement exempt de critiques. On peut parfois reprocher un manque de maîtrise du récit, conduisant à des redites ou des lourdeurs dans la démonstration, conséquence aussi d’une volonté de ne laisser aucun vide dans l’argumentaire. Si les aspects les moins glorieux sont évoqués frontalement, à l’exemple du racisme de von Manstein et des crimes de guerre perpétrés par ses troupes contre les soldats coloniaux français en 1940, il est par contre difficile de suivre l’auteur lorsqu’il tend à relativiser la position du général qui réclama le bombardement (y compris avec des bombes incendiaires) de cibles civiles lors du siège de Varsovie et ordonna d’empêcher la population de fuir pour contraindre les défenseurs à la reddition.
Quelques commentaires ne manqueront pas également de faire sourciller de ce côté-ci du Rhin, notamment lorsque l’auteur méconnait la position des généraux français qui ne pensaient pas le massif ardennais infranchissable (104) ou lorsqu’il fait sienne l’idée que l’armistice ne contrevenait en rien à l’honneur de la France, reprenant ainsi l’affirmation du général Huntzinger. Or, la France manquait ainsi à son devoir de protection des exilés politiques allemands en acceptant de remettre ses opposants à l’Allemagne nazie (502).
Mais ce ne sont là que des critiques très mineures au regard du remarquable travail accompli, à la fois dans la présentation de cette source au public et dans la contribution à l’histoire des opérations militaires.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Jean-Luc Leleu, Rezension von/compte rendu de: Roman Töppel (Hg.), Manstein. Kriegstagebücher und Briefe 1939–1941, Leiden (Brill Academic Publishers) 2025, XXIII–648 S., Illustrationen, Karten, ISBN 978-3-506-79488-8, DOI 10.30965/9783657794881, EUR 49,90., in: Francia-Recensio 2026/1, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115162





