Issu d’une habilitation soutenue en 2020, cet ouvrage est le 103e volume de la collection »Industrielle Welt« codirigée par Ulrike von Hirschhausen, Franck Bösch et Andreas Eckert. Son but est de remettre en question l’opposition entre monde rural et monde urbain, telle qu’elle a été construite au tournant du XXe siècle dans le contexte de la modernité triomphante. L’importance de l’enjeu tient au caractère durable de cette opposition qui a traversé le siècle sans être réellement examinée. Or les acteurs ruraux ont été pleinement contemporains de cette modernité qu’ils n’ont pas subie mais à laquelle ils ont participé. Cette position permet de comprendre de façon tout à fait différente la notion de »tradition«, si présente dans les discours politiques ruraux: si elle est ainsi mise en avant, c’est bien qu’elle ne représente pas l’état normal, naturel de cette société rurale, mais un idéal que celle-ci se construit, précisément parce qu’elle est plongée dans la modernité. Pour saisir cette dernière, l’auteur se concentre sur le politique, en partant de la définition donnée par Pierre Rosanvallon dans sa leçon inaugurale au Collège de France. Examiner les façons de gouverner, dans cet ouvrage, c’est mettre ensemble les pratiques, les imaginaires, les savoirs de gouvernement et les tensions qui en découlent.
Cette base conceptuelle intègre non seulement les historiographies allemandes mais aussi françaises: l’auteure s’oppose en effet à l’idée de Maurice Agulhon qui voyait la politisation des campagnes comme une »pénétration«, autrement dit un mouvement exogène de modernisation. Elle marque aussi sa différence avec Jean‑Luc Mayaud, qui montre certes que les acteurs locaux étaient actifs dans leur réception de ces apprentissages politiques, mais continue à considérer la politisation comme un phénomène extérieur au village.
Plus généralement, Anette Schlimm s’appuie sur les courants de recherche qui ont contesté les notions de »top down« et de résistance pour analyser les relations entre l’État et les communautés villageoises. Le recours à des grilles de lecture empruntées à l’ethnologie et à la micro-histoire montre que l’on ne peut parler que de pratiques réciproques, et que l'action de l'Etat dans de ces espaces ruraux doit être constamment relativisée.
La démonstration est construite à partir de deux choix originaux. Le premier est l’ampleur chronologique: en commençant en 1850, l’auteur réfute les lectures habituelles qui aboutissent à interpréter le XIXe siècle dans la continuité de l’histoire moderne, tandis que le XXe siècle est essentiellement scruté pour ses difficultés à pleinement accepter la démocratisation. Ce clivage se justifie par la vision d’une ruralité forcément traditionnelle. A. Schlimm insiste au contraire sur l’importance ancienne de la présence de l’État et des pratiques étatiques ainsi que sur les très nombreuses variantes de la participation au politique. C’est pourquoi le concept de résistance, qui gomme toutes ces réalités, apparaît inadéquat, y compris pour la période nazie dont les spécificités mêmes sont à lire dans un contexte de plus longue durée.
La seconde originalité tient au choix de trois espaces représentant trois situations aussi différentes que possible: Bernried en Bavière, dont l’économie, assez pauvre, gravita longtemps autour d’un monastère, est une communauté marquée par la présence, politiquement et économiquement importante, d’une famille dont la décision d’établir une gare fait du village un lieu de villégiature estival dès le dernier tiers du XIXe siècle: dès lors, les choix de mise en valeur ne concernent plus seulement les autorités locales mais reflètent aussi les goûts de la bourgeoisie en villégiature. Mahlow en Prusse est resté, jusque dans les années 1870, un village insignifiant dont les quelques familles étaient loin d’être toutes paysannes. L’arrivée du chemin de fer reliant le village à Berlin et la vente de parcelles par le principal propriétaire terrien transforme la physionomie de Mahlow dont la population se multiplie sous l’effet de migrations rurales, ce qui oblige à revoir toutes les règles concernant son administration. Enfin Wolxheim, en Alsace, est une communauté marquée par la vigne. Trois éléments distinguent ce village par rapport aux deux autres. Il n’y a pas une élite locale constituée du vieux noyau d’habitants, mais plusieurs factions qui s’opposent régulièrement, quels que soient les débats. La population décroit tout au long de la période. Enfin, les discontinuités politiques sont bien plus fortes à la suite des différents conflits franco-allemands, même si l’étude met en avant de réelles permanences, dans la langue comme dans les règles administratives suivies.
Ces trois cas sont analysés non pas comme des isolats mais au contraire pour leur imbrication dans de multiples réseaux, locaux, régionaux et nationaux, réfutant ainsi toute distinction nette et, partant, artificielle, entre micro- et macro-histoire. Même le concept de périodisation est en partie remis en cause puisqu’à une première partie, qui s’étend de 1850 à 1900 pour examiner l’extension et la complexification des rapports avec l’État, succède une deuxième partie qui repart de 1875 jusqu’en 1925. Celle-ci analyse l’apparition de la modernité comme thème commun aux acteurs, tant ruraux qu’urbains, mais utilisé comme instrument de différenciation entre les deux groupes. Enfin la dernière partie, de 1925 à 1945, souligne que les tensions et les conflits politiques de cette période restent inscrits dans une plus longue durée.
En conclusion, deux thèmes paraissent particulièrement riches, dont le premier est la collaboration constante entre l’administration de l’État et les autorités locales. Certes, l’une cherche à s’étendre et les autres à limiter son action, mais cela se fait dans un dialogue et une co-dépendance constants: cela n’est pas seulement le produit de la nécessité; c’est aussi la conséquence d’une superposition – certes parfois très partielle – des points de vue des uns et des autres, précisément parce qu’ils vivent en contemporains cette modernité de la fin du XIXe siècle. Le second thème est celui de la ruralité: loin d’être une identité imposée par l’autre, elle est construite dans le discours de ces communautés rurales, qui lui donnent, chacune, une coloration propre. Tandis qu’en Bavière, cette notion est très liée à celle de Volkstümlichkeit, le concept prend une signification avant tout défensive en Prusse, conséquence d'[une présence étatique une présence étatique beaucoup plus forte. Enfin, en Alsace, cette ruralité se définit avant tout comme une identité locale voire régionale, contre l’État tant allemand que français.
L’ouvrage rendra donc de nombreux services aux historiens et historiennes, tant par ses résultats que par sa méthode.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Séverine Antigone Marin, Rezension von/compte rendu de: Anette Schlimm, Regieren in Dörfern. Ländlichkeit, Staat und Selbstverwaltung, 1850–1945, Göttingen (V&R) 2023, 456 S., 10 s/w Abb. (Industrielle Welt, 103), ISBN 978-3-412-52878-2, EUR 65,00., in: Francia-Recensio 2026/1, 19.–21. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115166





