La généalogie fait l’objet d’un très net regain d’intérêt depuis une vingtaine d’années, qui l’a fait passer d’une science auxiliaire et érudite, bien souvent considérée avec condescendance par les historiens, au statut d’objet d’histoire au plein sens du terme. Saisi simultanément par plusieurs historiographies nationales et différentes approches épistémologiques, cet objet a entamé une mue profonde qui débouche aujourd’hui sur la notion de »savoirs généalogiques«. C’est ainsi que se titre cet ouvrage collectif, paru en 2023, mais issu d’une rencontre scientifique organisée deux ans plus tôt (10 et 11 décembre 2021, en ligne du fait de la pandémie) sous l’égide de l’université technique de Rhénanie-Westphalie (Aix‑la‑Chapelle).

Le présent ouvrage résume assez bien les démarches à l’œuvre dans l’élaboration d’un champ historiographique désormais large et diversifié qui convoque à la fois les outils de l’histoire sociale et de l’histoire culturelle et réenvisage les supports du savoir généalogique à l’aune de démarches novatrices, en particulier l’histoire des cultures de l’écrit, l’histoire renouvelée de l’imprimé ou encore, avec une attention particulière, les matérialités infinies exploitées par les acteurs. De fait, comme le postulaient en 2014 Olivier Rouchon et en 2016 Stéphane Jettot et Marie Lezowski à la suite des travaux précurseurs de Dorit Raines sur Venise, il s’agit avant tout désormais de sortir la généalogie de l’ornière de sa seule utilisation comme base de données pour la situer comme pratique(s) d’acteurs et questionner les usages diversifiés d’une »culture de la généalogie« (D. Raines).

Les coordonnateurs du volume s’attèlent donc à énoncer quatre pistes d’investigations, plus ou moins balisées par l’historiographie, qui structurent le volume: la production de connaissances généalogiques par des cercles non-nobles et féminins, les modes d’élaboration d’un récit généalogique, les questions de matérialité et de médiation de ces savoirs et enfin leur mise en scène et leur réception. Si les trois dernières ont déjà été travaillées par ailleurs avec plus ou moins de bonheur, la première (malheureusement la plus ténue) propose à raison de repousser les frontières sociales et genrées de ces pratiques, avant tout considérées comme élitaires et masculines. Ces perspectives ont déjà pu être explorées – par exemple à travers les pratiques généalogiques de la bourgeoisie, l’impulsion donnée par les institutions ecclésiastiques, ou encore l’attention portée au for privé féminin –, mais leur approfondissement est tout à fait louable, de même que le choix d’une approche diachronique qui permet d’observer les continuités et les ruptures entre les périodes médiévale et moderne.

La première partie s’attèle ainsi à ces pistes novatrices. Lena Marschall propose une étude des arbres généalogiques produits par les ordres mendiants, ici les dominicains, pour figurer la parenté spirituelle des différents membres de l’ordre, à des fins de publicité et d’édification. Ces productions stimulèrent ensuite une production iconographique féconde (notamment les arbres de Jessé et l’allégorie de la vigne). Julia Bruch se consacre, quant à elle, aux récits et notes généalogiques issus de chroniques d’artisans du XVIe et du début du XVIIe siècle, en privilégiant l’étude du genre puisqu’elle cible en particulier des femmes, issues des milieux de la brasserie à Esslingen, Bâle ou encore Augsbourg, qui reprennent dans leurs pratiques généalogiques l’habitude d’articuler le récit familial avec celui de la ville et de l’Empire.

Les quatre contributions suivantes s’intéressent aux modalités d’élaboration des récits généalogiques, en insistant sur la diversité des mises en œuvre locales des pratiques. La confrontation de quatre contextes sociaux différents est ici particulièrement stimulante: la mise en légende au XIIIe siècle des origines paysannes d’une famille de la petite noblesse saxonne (Carolin Triebler); la variabilité des discours émanant des recueils généalogiques de deux familles patriciennes padouanes au début du XIVe siècle (Giuseppe Cusa); la production généalogique du savant Elias Reusner d’Iéna dans le cadre de la querelle entre deux branches de la famille Wettin pour la succession à la dignité électorale dans les premières années du XVIIe siècle (Marcus Stiebing); la convocation des savoirs généalogiques dans l’élaboration de récits historiques humanistes (XVe–XVIe siècles) visant à légitimer l’existence des peuples polonais et lituanien par leur antiquité (Oleksii Rudenko).

La troisième partie de l’ouvrage associe quatre contributions autour des enjeux de médiation et de matérialité au service du prestige des commanditaires. Là encore le bénéfice de l’ouvrage est accru par la complémentarité des propositions. Matthias Kuhn compare la mise en écrit de discours généalogiques réalisés sur des rouleaux produits par les comtes de Warwick et les margraves de Bade (fin XVe–début XVIe siècle), et met en lumière deux approches culturelles et graphiques différentes de la généalogie qui usent pourtant d’une grammaire généalogique similaire. À la rigueur de l’arborescence généalogique des seconds s’oppose la complexité de l’évocation de la suite chronologique des ancêtres des premiers. Michael Hecht propose ensuite une analyse de la médiatisation des preuves de noblesse dans le cadre funéraire à l’époque moderne dont transparaît la nécessité d’une exposition de la pureté de l’ascendance nobiliaire par les familles, au-delà des seuls dossiers probatoires destinés aux institutions sélectives. Quant à Markus Friedrich, il s’attèle à étudier le cas de la publicisation de la généalogie de la maison princière Schwarzenberg et de la tension qui en découle entre prestige familial et intérêts mercantiles d’un marché du livre généalogique en pleine expansion dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. La perte de maitrise par la famille princière de la publicisation de son ascendance en est une manifestation particulièrement éloquente. Olav Heinemann plaide, enfin, pour une meilleure prise en compte de l’héraldique dans l’élaboration des savoirs généalogiques.

L’ouvrage s’achève sur la question de la réception des savoirs généalogiques. Trois contributions insistent essentiellement sur les enjeux de légitimité dynastiques en mettant en lumière différents procédés d’instrumentalisation des savoirs généalogiques: les dynastes anglais et écossais des XIIe et XIIIe siècles détournent l’ascendance des rois de Saxe occidentale (Franziska Quaas); les prétendants au trône de Valachie étayent leurs candidatures sur des considérations généalogiques souvent incertaines (Marian Coman); l’aristocratie anglaise exploite une »Fairy Genealogy« dans les discours généalogiques développés à la cour des Tudors (Agana Moitra).

En articulant de manière intelligente des contributions de très bon niveau scientifique, pour la plupart soucieuses de contextualiser leur propos, cet ouvrage remporte le pari, souvent risqué de la publication d’actes de rencontres scientifiques, en proposant une comparaison pertinente et fonctionnelle qui permet de dépasser la simple succession d’études de cas. Ajoutons pour terminer qu’il s’agit d’un ouvrage de belle facture et agréablement illustré, comme savent le faire les éditions De Gruyter, et qui est désormais également accessible en ligne.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Éric Hassler, Rezension von/compte rendu de: Giuseppe Cusa, Thomas Dorfner (Hg.), Genealogisches Wissen in Mittelalter und Früher Neuzeit. Konstruktion – Darstellung – Rezeption, Berlin, Boston (De Gruyter Oldenbourg) 2023, 389 S., 10 Abb., 34 farb. Abb. (Cultures and Practices of Knowledge in History, 16), ISBN 978-3-11-079304-8, DOI 10.1515/9783110793093, EUR 79,95., in: Francia-Recensio 2026/1, Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115217