Acteurs de l’expansion du commerce à longue distance, les marchands étaient confrontés à des pratiques commerciales, à des cadres institutionnels et à des environnements linguistiques différents de ceux de leurs territoires d’origine. Lors de leurs déplacements ou dans leurs correspondances, ils devaient ainsi recourir à la traduction et employer diverses langues véhiculaires – italien en Méditerranée orientale jusqu’au XVIIIe siècle, bas-allemand dans l’espace baltique jusqu’au XVIIe siècle, grec moderne parmi les populations orthodoxes des Balkans au XVIIIe siècle, etc. – ou divers pidgins comme la lingua franca et ses déclinaisons en Méditerranée.

Les enjeux de la diversité linguistique dans les mondes du commerce sont ici étudiés principalement à l’échelle de l’Europe centrale et orientale tardo-médiévale et moderne, carrefour entre les espaces allemands, scandinaves, slaves, turcs et grecs – choix de périodisation et de terrains d’enquête que la stimulante introduction de Mark Häberlein, très générale, ne justifie malheureusement pas. L’ouvrage, composite, rassemble les actes d’un colloque tenu à Vilnius en septembre 2023 et deux contributions issues d’une journée d’étude du groupe de travail sur l'époque moderne du Verband der Historikerinnen und Historiker Deutschlands de Bamberg de septembre 2022.

La formation linguistique des futurs négociants était souvent soignée. Dans les villes d’Allemagne du sud, qui aux XVIIe et XVIIIe siècles entretenaient avec l’Italie des relations anciennes et intenses, l’apprentissage de l’italien était, comme le montre Magnus Ressel, un passage obligé pour le futur commerçant de bonne maison, envoyé quelques années en apprentissage chez des correspondants de la famille – à Venise, pour les négociants d’Augsbourg ou de Lindau. Les jeunes marchands italiens actifs dans le Saint-Empire apprenaient pour leur part l’allemand chez des partenaires d’affaires en même temps qu’ils s’y formaient aux pratiques commerciales. L’institutionnalisation progressive de l’apprentissage des langues étrangères au XVIIIe siècle, chez des professeurs particuliers mais aussi dans les écoles secondaires ou professionnelles qu’étudie Michael Rocher, ne doit ainsi pas être surestimée. La place réservée aux langues étrangères dans ces établissements restait par ailleurs modeste et dépendait largement des conceptions pédagogiques des enseignants et du recrutement plus ou moins mercantile des élèves. L’enseignement des langues modernes n’y était par conséquent pas nécessairement articulé à celui de la pratique des affaires (entretien d’une correspondance, tenue des comptes, etc.).

Pour accompagner ces apprentissages se développa à partir du XVIIe siècle un marché des manuels de langues étrangères (cours complets, guides de conversation ou modèles de correspondances) à destination notamment des marchands. Si le glossaire et manuel de conversation franco-néerlandais de Noël de Berlaimont, publié en 1527, fut largement réédité et imité tout au long de la période moderne, voire dans bien des cas transposé tel quel en d’autres langues, nombre d’auteurs tentaient de répondre aux besoins de commerçants actifs sur une place ou dans un espace particulier – ce que montre Stefan Michael Newerkla à partir du Gazophylacium de Christoph Warmer, publié en 1691 à Košice.

L’usage des différentes langues lors des opérations commerciales doit en tout cas être compris en contexte. On n’utilisait en effet pas la même langue selon les groupes d’acteurs auxquels l’on s’adressait, pour des raisons tant pratiques que symboliques: certaines langues, comme le français au XVIIIe siècle, jouissaient d’un prestige particulier et leur maîtrise permettait de marquer son rang dans la société. C’est ce que suggère notamment l’étude d’Andreas Flurschütz da Cruz sur les recueils de modèles de lettres marchandes du XVIIIe siècle. S’ils visaient à permettre aux commerçants de s’exprimer à l’écrit en langue étrangère convenablement, ils cherchaient également à promouvoir un »style marchand« alliant la simplicité de l’expression (qui sied à des roturiers), la clarté et la précision (qualités signalant le marchand appliqué): prescriptifs, ces recueils promouvaient une figure de professionnel compétent, respectable et digne de confiance, et par là même signifiaient la place du marchand honorable dans les sociétés d’Ancien Régime.

On concevra plusieurs regrets à la lecture de cette collection de contributions. Celles traitant des manuels de langue n’ont tout d’abord guère étudié le marché de l’édition de ces ouvrages – en quelles quantités étaient-ils publiés, et à quel prix étaient-ils vendus? Combien d’éditions ont-ils connues? Les retrouvait-on dans les bibliothèques des marchands? L’usage effectif par le public de ces manuels n’est en somme pas suffisamment mis en évidence. L’intérêt heuristique de ces textes pour une étude des formes, pratiques, structures et directions du commerce dans les lieux et à la date de leur parution n’est par ailleurs pas exploré – il a pourtant été souligné par Pierre Jeannin et les auteurs du catalogue Ars Mercatoria. Dans la mesure où ces manuels étaient censés être utiles aux marchands, on peut en effet supposer qu’ils présentent des opérations-types sur et entre les places de commerce, et donc qu’ils peuvent apprendre quelque chose à l’historien de l’économie ou du négoce.

Les problèmes pratiques de traduction ne sont en outre malheureusement pas vraiment abordés dans le recueil. Les marchands devant bien souvent s’en remettre à des tiers pour assurer la traduction, les interprètes jouaient un rôle crucial dans les opérations commerciales. Pour garantir la transparence et la bonne foi des échanges, il n’était du reste pas rare qu’ils fussent appointés directement par les institutions politiques ou commerciales. Une seule contribution, celle de Stefano Saracino sur la communauté grecque-orthodoxe viennoise, en forte croissance numérique au XVIIIe siècle, aborde ces questions – de manière cependant rapide et au milieu de considérations sur l’affirmation identitaire des orthodoxes de langue et de culture grecques par rapport à ceux de langue et de culture slaves ou valaques (intéressantes en soi, mais assez éloignées du sujet de l’ouvrage).

Plusieurs contributions enfin, simples descriptions diplomatiques et philologiques de sources, sont insuffisamment problématisées et se bornent à dénombrer les termes économiques et commerciaux dans des livres de comptes, des dictionnaires ou des manuels à destination des marchands. L’étude de ces différents documents aurait pourtant pu ouvrir la voie à une enquête d'un haut intérêt sur la circulation et la traduction des concepts économiques entre les aires linguistiques. La description des produits, des techniques de production, des procédures commerciales ou des modalités de paiement pose en effet des problèmes de traduction majeurs: dans quelle mesure est-elle possible? Les mots correspondants entre la langue de départ et la langue cible n’existent pas toujours, d’où le recours parfois nécessaire à des périphrases ou à des emprunts linguistiques directs – des pans entiers du vocabulaire commercial allemand étaient ainsi directement empruntés de l’italien.

Sur des sujets passionnants, et malgré quelques contributions très valables, l’ouvrage ne fait en définitive hélas trop souvent qu’effleurer des pistes de recherche au lieu de les explorer.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Julien Villain, Rezension von/compte rendu de: Justina Daunoriene, Mark Häberlein (Hg.), Die Sprachen des Handels, Bamberg (University of Bamberg Press) 2024, 242 S. (Schriften der Matthias-Kramer-Gesellschaft zur Erforschung der Geschichte des Fremdsprachenerwerbs und der Mehrsprachigkeit, 5), ISBN 978-3-98989-034-3, DOI 10.20378/irb-98527, EUR 21,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115218