Fondé en 1729, l’Avisblatt de Bâle est le premier journal d’annonces dans le Corps helvétique. Par rapport au genre des Intelligenzblätter dont il relève, il présente un profil spécifique: contrairement aux périodiques étudiés et interprétés par Holger Böning, il ne véhicule aucun mot d’ordre des Lumières, mais est une »simple« feuille hebdomadaire d’annonces d’achats, d’emprunts, de ventes, de crédits et d’offres d’emplois. Issu d’un mémoire de master soutenu en 2022 à l’université de Bâle dans le cadre du projet FNS Printed Markets. The Basel Avisblatt 1729–1845 dirigé par Susanna Burghartz, cet ouvrage est une étude exhaustive des 86 000 annonces de la rubrique »Objets perdus et trouvés« enrichie d’archives judiciaires, qui allie les méthodes de collecte et d’analyse numérique à une étude médiatique, sociale et culturelle du contexte bâlois (Bâle atteint 16 500 habitants en 1740 puis décline jusqu’en 1815, avant de continuellement croître par la suite).

Aux XVIIIe et XIXe siècles, ces annonces sont publiques alors qu’aujourd’hui, les bureaux numériques d’objets trouvés veulent restreindre le nombre de personnes intéressées. L’histoire de ces bureaux remonte toutefois aux XVe–XVIe siècles, où des crieurs municipaux diffusent des avis de perte d’objets et d’animaux à Florence. On sait qu’en 1612, Théophraste Renaudot ouvre à Paris un bureau des adresses, qui diffuse un journal d’annonces. Fondé en 1707, le Fragamt de Vienne – premier bureau d’adresse directement lié à une politique caméraliste – donne le branle à une vague de création de quotidiens d’information dans les villes germanophones. À Bâle, les annonces sont étroitement liées au Berichthaus, qui non seulement reçoit les annonces, mais expose aussi les biens et les vend à la commission. Pour Lars Dickmann, la perte et la découverte sont des pratiques culturelles qui rendent visibles les relations (notamment de confiance), les valeurs et les statuts sociaux. D’où les questions centrales de cette recherche: quels objets sont déclarés comme perdus ou volés, qui insère ces annonces et pourquoi, quels groupes peuvent les rechercher publiquement? Comment ces annonces reflètent-elles les conceptions de la propriété, de l’identité et de l’ordre social en cette époque charnière (»Sattelzeit«)?

Après une brève introduction, l’ouvrage expose la méthode suivie (22–41). La publication d’annonces pour des objets perdus est un phénomène massif – 8 à 15% de toutes les annonces au XVIIIe siècle, 6 à 10% un siècle plus tard (22) –, qui impose le recours aux méthodes numériques. Dans le cadre du projet FNS, les 6 600 numéros de l’Avisblatt ont été numérisés et transcrits au moyen du logiciel de reconnaissance de texte Transkribus, puis évalués quantitativement à l’aide de filtres de dynamic tagging en sorte d’opérer une classification systématique des annonces par type d’objet, groupe social, lieu et date, indépendamment des classifications usuelles (ainsi le classement des mouchoirs et gants dans les accessoires, et non parmi les textiles comme souvent pris pour acquis): une analyse quantitative et qualitative fine est ainsi possible.

Le premier chapitre interprétatif se penche sur la culture matérielle de la société bâloise (43–70). Les annonces de l’Avisblatt révèlent en effet que les indiennes (tissus en coton peints ou imprimés) ne sont pas seulement à la mode dans les milieux bourgeois, mais qu’elles se trouvent aussi, neuves ou réutilisées, dans les couches inférieures.

Le chapitre suivant souligne les interférences entre pratiques médiatiques, conceptions de la propriété et contrôle social à la fin du XVIIIe siècle (71–99). Recourant aux annonces, le plus souvent anonymes, de l’Avisblatt, et à des archives judiciaires, Lars Dickmann intègre la perte ou le vol de tel objet à des représentations de l’espace public (annoncer une récompense promet de rétablir l’ordre social) et se penche sur l’évolution de la conception de la propriété, certes individuelle mais assortie de valeurs collectives et morales. Bien plus, le périodique bâlois incite les habitants à observer, signaler et commenter, et stimule ainsi une sorte d’autorégulation urbaine.

Le dernier chapitre thématique (101–131) sonde la dimension spatiale des annonces. Lars Dickmann cartographie les lieux et les déplacements mentionnés dans les annonces, marchés, portes de la ville, auberges, ponts et ruelles. Il visualise également les chemins empruntés par les objets perdus par des cartes de fréquentation (heatmaps). Les itinéraires empruntés pour se déplacer rapidement diffèrent de ceux employés pour flâner, une activité à la mode dans les milieux bourgeois à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, pointés dans les avis sur les accessoires perdus le dimanche. Dans la première moitié du XIXe siècle, de nouveaux espaces publics et de nouvelles activités de loisirs accompagnent des promenades dominicales même hors de la ville, d’où de nouveaux avis de perte de montres, de cannes, de gants ou de tabatières perdus vers telle auberge ou vers les villages de Binningen au Sud-Ouest et Saint-Louis au Nord-Ouest.

La brève conclusion qui résume le propos est plutôt en retrait par rapport aux perspectives ouvertes (133–136).

Au total, cet ouvrage précis, à jour et agréable à lire, va bien au-delà des attentes liées à un mémoire de master. Au moyen d’une méthode très moderne (quantification, numérisation, visualisation), Lars Dickmann thématise un objet d’étude apparemment anodin en un prisme des changements de la culture matérielle et de la vie urbaine en un temps »charnière«. Il démontre avec force que les annonces d’objets perdus, volés ou trouvés ont sans cesse mis en œuvre des compréhensions de l’ordre public et de la confiance, et ont été peu à peu confiées à la régulation institutionnelle.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Claire Gantet, Rezension von/compte rendu de: Lars Dickmann, Topographien des Verlorenen. Zur Praxis des Verlierens und Findens in Kleinanzeigen, 1730–1850, Basel (Schwabe Verlag) 2025, 160 S., 1 s/w., 7 farb. Abb. (Basler Beiträge zur Geschichtswissenschaft, 191), ISBN 978-3-7965-5226-7, CHF 34,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115219