Cet ouvrage, dirigé par Anna Maria Harbig et Mark Häberlein et abondamment illustré de cartes et de graphiques en couleurs, est le fruit d’un colloque tenu en juillet 2022 à l’université polonaise de Białystok où Anna Maria Harbig est professeure de linguistique allemande. Cet événement, organisé par la Matthias Kramer-Gesellschaft zur Erforschung der Geschichte des Fremdsprachenerwerbs und der Mehrsprachigkeit, dont Mark Häberlein, professeur d’histoire moderne à l’université de Bamberg, est cofondateur, s’intéresse à l’enseignement et à l’apprentissage des langues vernaculaires et classiques – latin, grec et hébreu dans une moindre mesure. La période étudiée correspond à une large époque moderne qui s’étend du XVe siècle, avec un rapide excursus dès le VIIIe siècle, au premier tiers du XIXe siècle. L’espace considéré est également vaste: les contributions, en allemand à l’exception d’une en anglais, font la part belle à l’espace polono-lituanien et l’espace germanique, mais le paysage européen est complété par des contributions sur l’Angleterre, la Bohême, l’Espagne et même sur les luthériens allemands en Amérique du Nord.

Le Schulwesen concerné par cet ouvrage désigne principalement les écoles tenues par les ordres religieux, notamment jésuites, piaristes, ursulines et la compagnie de Jésus des dames anglaises, afin d’y étudier l’apprentissage ou non des langues vernaculaires, au-delà du latin, majoritaire notamment dans les institutions d’enseignement supérieur. L'existence de structures locales, comme les écoles de village, et de maîtres de langues indépendants dans ces établissements, ou en dehors, est néanmoins soulignée par plusieurs contributions. Alors que les effets de l’émergence de la pluralité confessionnelle sur les structures d’enseignement ont déjà été étudiés, et que l’introduction de l’ouvrage annonce une réflexion sur les conséquences de cette pluralité sur le contenu des enseignements de langues, les contributions parviennent à montrer que les motivations confessionnelles certes, mais aussi politiques et sociales sont tout aussi cruciales dans la concrétisation de l’apprentissage des langues.

Le rôle des autorités religieuses et politiques est ainsi pris en compte dans l'évolution des contenus scolaires en langues. L'apprentissage des langues classiques et vernaculaires apparait toutefois au fil des articles comme le résultat de l’interaction entre les différents facteurs religieux, politiques et culturels à l’œuvre localement, et comme le reflet des jeux de pouvoirs entre les acteurs: savants, maîtres et directeurs d’écoles, élèves, religieux et autorité publique. Cet ouvrage dépasse en outre l’analyse déjà menée, notamment par d’autres ouvrages de la collection, sur les usages par différents groupes sociaux – marchands, savants, nobles –, en mettant en exergue les dynamiques de concurrence (Glück, Flurschütz da Cruz et Häberlein, Berger) ainsi que d’imitation et d’interconnaissance (Krokowski, Nabodnik) à l’œuvre dans l’élaboration des contenus et méthodes d’enseignement des langues. Les contributeurs insistent sur le rôle des individus dans l’orientation donnée à l’enseignement des langues. Les trajectoires des maîtres et maîtresses de langues ou de leurs élèves ont ainsi une influence sur les langues enseignées ou la méthode d’apprentissage proposée (Marizzi, Mariani, Newerkla, Haseneder, Ammer, Daunoriene et Babušytė). Les volontés des élèves et de leurs familles sont, à ce même titre, prises en compte (Harbig, Krampl, Schröder) pour montrer la manière dont elles peuvent infléchir les choix des langues enseignées par les différentes structures d’enseignement. Il ressort de cet ouvrage que l’apprentissage des langues est le fruit de la rencontre entre des dynamiques globales et individuelles, entre des volontés théoriques et des applications concrètes par les acteurs de l’enseignement des langues.

En outre, les sources utilisées, très variées et dont certaines sont reproduites en noir et blanc, sont les mêmes que celles souvent sollicitées pour l’histoire matérielle de l’éducation, pour en tirer des conclusions qui relèveraient, de manière originale, plutôt de l’histoire des savoirs. Les publications et manuels scolaires montrent l’influence des différents courants de pensée contemporains et celle des auteurs en tant qu’individus, tant par l’homogénéisation que par la conservation de particularités didactiques dans ces ouvrages. Les objectifs de l’apprentissage en langues sont également observés grâce à l’analyse du contenu de ces ouvrages, et de ce qui au contraire n’y est pas présent. Les exemples de dialogues concrets dans les manuels sont ainsi à la fois objets de l’apprentissage et témoins, pour l’historien, du public visé et de situations rencontrées par les élèves, tant pour les pratiques que pour les difficultés d’apprentissage.

L’importance accordée aux langues par les différentes écoles est scrutée dans les emplois du temps et les programmes scolaires dont chaque établissement est doté, localement par les fondateurs ou les maîtres, ou à différentes échelles de réglementation. Les listes d’enseignants et d’élèves sont traitées dans une perspective sociale afin de connaître les publics visés et effectivement atteints, ainsi que, dans une perspective pédagogique, pour comprendre les influences de ces effectifs sur les langues enseignées et les manières de les enseigner. Des documents normatifs, telles que les ordonnances et réformes scolaires princières, impériales et tsariennes permettent de mettre au jour les ambitions pour l’apprentissage des langues et les moyens mis en place pour y parvenir, qui se confrontent le plus souvent à la réalité et à la diversité linguistiques locales.

In fine, l’espace polono-lituanien est considéré par les auteurs comme le laboratoire du développement précoce de l’enseignement des langues vernaculaires entre le XVIe et le XVIIIe siècles. Il s’agit, d’une part, du résultat de la répartition majoritaire des contributions sur cet espace et, d’autre part, de la conséquence de la forte pluralité linguistique locale et des grandes variations géographiques renforcées par les changements politiques sur ce territoire. L’espace polono-lituanien condense bel et bien les différents enjeux soulignés par cet ouvrage, au point d’y être érigé en archétype. Les changements de tutelles politiques et les réformes qui s’y rattachent, la concurrence confessionnelle, la diversité des statuts sociaux et des langues vernaculaires des populations placent l’enseignement et l’apprentissage des langues au cœur d’influences multiples richement explorées par toutes les contributions.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Clémence Pesme, Rezension von/compte rendu de: Anna Maria Harbig, Mark Häberlein (Hg.), Mehrsprachigkeit im Schulwesen der Frühen Neuzeit, Wiesbaden (Harrassowitz Verlag) 2023, 246 S., 23 Abb., 1 Tab. (Fremdsprachen in Geschichte und Gegenwart, 20), ISBN 978-3-447-12126-2, EUR 58,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115222