Le Theatrum europaeum édité par Matthäus Merian à Francfort-sur-le-Main est une chronique connue de tous les historiens de l’époque moderne, a fortiori de tous les spécialistes de la guerre de Trente Ans sur laquelle les premiers volumes parus à partir de 1633 proposent une histoire du temps présent. Elle est souvent prise comme source, alors qu’elle est une compilation de sources, ou plus précisément un traitement de sources. Un travail en profondeur s’impose donc, et l’on ne peut que saluer la publication de la thèse de Markus Lauert. Après une brève explicitation de la problématique – événement/structure (à laquelle on pourrait sans peine rétorquer que l’»événement« auquel s’attachera M. Lauert n’a pas le sens qu’il avait sous la plume de Braudel ou sous celle de Hans-Ulrich Wehler, et que Pierre Nora n’a pas problématisé cette notion), médias/historiographie –, il caractérise sa démarche par l’enquête sur la fabrication d’»événements médiatiques« dans leur épaisseur narrative, notionnelle et temporelle.
Après un bref développement sur la structure changeante de la chronique et sur la part importante des portraits dans les estampes des 21 volumes (suivis par les représentations militaires), Markus Lauert souligne les difficultés croissantes éprouvées par les rédacteurs pour acquérir des informations et des matériaux à compiler. Ils proposent une histoire européenne, toutefois fortement centrée sur le Saint-Empire et en particulier le royaume de Bohême dans le premier volume (Markus Lauert aurait pu relever la place du Corps helvétique bien plus importante que celle de la France); ils entendent livrer la vérité face aux récits contradictoires de la guerre et s’en tenir aux sources ainsi qu’aux témoins oculaires. Ils n’hésitent pourtant pas à exprimer leur mécontentement face aux atermoiements des négociations de paix et en lissent le récit.
Le Theatrum europaeum est un monument publié sur un siècle: en tout 21 volumes in-quarto, soit 30 000 pages et plus de 1300 estampes. Markus Lauert choisit de se concentrer sur quatre moments de la guerre de Trente Ans: la Défenestration de Prague, la comète de 1618, la bataille de Lützen du 16 novembre 1632, la campagne du maréchal suédois Carl Gustav Wrangel en Westphalie en 1647–1648: le but est de souligner la diversité des styles, la variété des sources des rédacteurs (»relations de foire«, compilations historiques, littérature de prodiges, récits militaires, images) et leur proximité avec le camp suédois, hormis pour le volume 3 (1633–1638, paru en 1639), pour des raisons de censure.
La présentation de la Défenestration de Prague dans le premier volume paru en 1635 suit de 17 ans les péripéties présentées; elle inscrit dans la durée une résistance protestante au catholicisme et aux Habsbourg. Quant à la comète de 1618, elle est présentée, selon les normes en vigueur, comme un présage divin de malheur. La bataille confuse de Lützen, au cours de laquelle le roi Gustave Adolphe de Suède trouva la mort, est l’enjeu de récits concurrents qui convergent dans le Theatrum europaeum. La campagne de Wrangel en 1647–1648 – qui ne répond à la notion d’événement que dans un sens plus large – ne fait pas l’objet d’estampes mais repose sur de nombreux articles de journaux; elle est favorable au maréchal suédois, ce qui ne surprend guère puisqu’il investit matériellement et financièrement dans la maison d’édition de Merian et son Theatrum europaeum pour y être présenté sous des traits favorables.
Le jugement final reste malaisé. L’analyse de l’auteur est sérieuse, même s’il aurait pu se passer de développements sur un youtubeur ou sur des succès de ventes en ligne après l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris en avril 2019. Une littérature substantielle existe déjà sur la chronique de Merian, qui demande bien sûr à être étoffée. Pour ne citer qu’un titre, on peut se contenter de mentionner le colloque organisé par Flemming Schock, Nikola Roßbach et Constanze Baum en 2011 et publié en ligne depuis 20121, sans évoquer des projets plus amples sur la »théâtralité« du savoir au XVIIe siècle, hébergés par la bibliothèque du duc Auguste de Wolfenbüttel, ou les nombreuses études sur les trois premiers événements sélectionnés. Certes, Markus Lauert ne répète pas ce qui est déjà connu, mais il n’apporte aussi guère d’éléments fondamentalement nouveaux. Il est dommage qu’il n’ait pas plus étoffé son analyse au moyen d’autres exemples moins connus. Il aurait enfin pu veiller à publier un vrai livre et non son manuscrit de thèse. Le lecteur n’a que faire de notes de bas de page envahissantes, ainsi par exemple à la page 25 où elles prennent 80 % de la page et qui ne consistent qu’en indications bibliographiques: si le doctorant doit montrer qu’il sait faire des recherches bibliographiques dans son tapuscrit de thèse, un livre doit exposer une thèse étayée sans se perdre dans de multiples références que le lecteur ou la lectrice connait déjà au moins en partie. Un usage plus réfléchi des notes de bas de pages aurait rendu la lecture plus fluide et plus forte.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Claire Gantet, Rezension von/compte rendu de: Markus Lauert, Ereignisbildung und Geschichtsschreibung. Matthäus Merian Theatrum Europaeum im Dreißigjährigen Krieg, Bielefeld (Transcript Verlag) 2025, 270 S. (Geschichtstheorie, 3), ISBN 978-3-8376-7708-9, EUR 48,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115238





