Dirigé par Matthias Middell et réunissant 23 contributions de 20 auteurs majoritairement basés en Allemagne (10), principalement à Leipzig, mais aussi en France (4), en Suisse (1) et dans le monde anglophone (5), ce gros volume consacré aux »projets de mondialisation« (globalization projects) français est le premier d’une série, le concept étant appelé à être décliné à l’avenir sur d’autres terrains, qu’il s’agisse d’autres pays (Grande-Bretagne, États-Unis, Chine, etc.) ou champs d’action (féminisme, littérature, sport, etc.). Une vingtaine de volumes sont annoncés, la publication de l’ensemble, pilotée depuis le Research Centre Global Dynamics de l’université de Leipzig, étant prévue sur dix ans.
L’ouvrage se prête donc à deux lectures complémentaires, selon qu’on l’envisage comme une synthèse sur la France et sa place dans la mondialisation ou comme une mise à l’épreuve de la fécondité plus générale de la notion de »projets de mondialisation«.
La notion est définie par les éditeurs de la collection dans l’introduction générale qui ouvre le volume comme l’ensemble des actions entreprises par un »groupe d’acteurs« pour »connecter et ordonner« un segment au moins du monde, peu de projets embrassant selon eux l’ensemble de la planète (9). L’intérêt de la notion est ainsi d’aller au-delà de la notion d’empire et de l’appropriation territoriale qui la sous-tend pour envisager plus largement la présence et l’action mondiales de réseaux d’acteurs identifiés à un État, une organisation ou un mouvement social ou culturel. Dans le cas des États, elle recoupe donc largement la notion d’empire informel développée récemment par David Todd à partir du cas français (Un empire de velours. L’impérialisme informel français au XIXe siècle, 2022), mais prend en charge aussi les régimes de légitimation de cette présence.
C’est pourquoi l’on trouve dans l’ouvrage, à côté de contributions portant sur l’empire colonial français dans l’Atlantique (Alan Forrest), en Algérie (Pierre Vermeren), dans l’océan Indien et le Pacifique (Robert Aldrich) ou en Indochine (Yasmine Najm), un ensemble de réflexions sur d’autres formes, plus diffuses, de présence française, qu’il s’agisse de la diaspora huguenote (Susanne Lachenicht), de la culture (Thomas Höpel), de la langue (Silke Mende) ou encore des capitaux ou des infrastructures (Hubert Bonin). Ces contributions permettent dès lors de cerner la spécificité du cas français, marqué par la prétention à une forme d’universalisme qu’incarnent à divers titres la notion de civilisation (Hans-Jürgen Lüsebrink) et l’aura révolutionnaire du pays depuis 1789 (Jean-Numa Ducange).
Cet universalisme nourrit en retour un fort investissement symbolique et matériel dans la grandeur culturelle – laquelle pourrait bien n’être, comme le suggère Christophe Charle dans une contribution où il revisite la notion de »société impériale«, qu’une sorte de compensation à la faiblesse démographique d’un pays devenu tôt malthusien. Portés par la haute idée qu’ils se font de leur rôle historique, les Français sont par ailleurs particulièrement investis dans les instances internationales créées à partir de la fin du XIXe siècle, à l’image de l’activisme déployé par les féministes françaises dans les années 1920 (Thomas Höpel à nouveau) – le sport, au vu du rôle joué par Pierre de Coubertin et Jules Rimet dans le développement à l’échelle globale des Jeux olympiques et du football respectivement, aurait sans doute mérité une place dans le volume. Notons également l’absence regrettable du cinéma, pourtant vecteur incontournable du soft power français, notamment par le biais du financement des cinémas du monde.
L’intérêt de l’ouvrage, au-delà de ces lacunes inévitables, est de fournir et de rassembler dans un même volume des synthèses claires et la plupart du temps à jour sur des terrains souvent traités séparément. Il permet aussi de mettre en valeur des continuités sur la longue durée, à l’image de la manière dont Hans-Jürgen Lüsebrink tire le fil de la notion de civilisation depuis les Lumières jusqu’à l’époque coloniale et au-delà. Au sujet de la mission civilisatrice, Damien Tricoire insiste sur l’importance du modèle missionnaire, dont il suggère qu’il aurait été transféré du domaine religieux au domaine politique. L’ouvrage permet de mettre en lumière des moments précis, à l’image du colonialisme philosophique de la fin du XVIIIe siècle ou de la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle la France libre prend appui sur l’Empire, pourtant déjà traversé par de forts mouvements contestataires de la domination coloniale (Rachel Chin). L’ouvrage, qui se conclut par un dernier chapitre portant sur le Rassemblement national et sa condamnation du »mondialisme« (Therese Mager) a enfin le mérite de prolonger l’analyse jusqu’à aujourd’hui, au moment où la mondialisation semble connaître un coup d’arrêt – il est curieux cependant que cette dernière contribution soit à peu près la seule à évoquer nettement le projet européen.
Malgré son intérêt indéniable, l’ouvrage est touffu, parfois répétitif. Une relecture plus poussée aurait été de rigueur. Il est question de l’»abolition« de l’esclavage par Napoléon (29) ou de la »défaite de l’Allemagne nazie en 1940« (36). On s’étonne de lire que la »France n’avait plus d’empire colonial« après la guerre de Sept Ans (159), ce qui est faire bien peu de cas de Saint-Domingue, et il est assez incongru de trouver un extrait qui semble tout droit tiré d’un document promotionnel de BNP Paribas, l’auteur n’ayant même pas pris la peine, en paraphrasant le discours que tient la banque sur elle-même, de modifier les pronoms (»all our [sic] clients’ demands«, 364).
Sur le fond, la notion de »projet«, même au pluriel, ne convainc qu’à moitié. La mondialisation n’est pas un phénomène anonyme et automatique, c’est entendu. Une multitude d’acteurs y participent. Les meilleures contributions esquissent d’ailleurs une typologie de ceux-ci, à l’image de Robert Aldrich qui s’emploie à faire la part des choses entre les initiatives venues de l’État et celles qui émanent de particuliers ou d’entreprises comme les Messageries maritimes. Pour autant, la notion de »projet«, qui ne trouve guère de définition satisfaisante au fil de l’ouvrage, permet-elle réellement, lestée qu’elle est du poids de l’intentionnalité, de rendre compte de la complexité des mises en relation et des interdépendances que recouvrent les mondialisations? Aldrich souligne l’importance de la »contingence« et de l’»opportunisme« des acteurs et Charle montre comment un enchevêtrement complexe de facteurs peut avoir des »conséquences inattendues« (381). On se prend parfois à se demander si le terme de »projet«, répété à longueur de contributions comme un mantra, souvent comme substitut pur et simple à celui d’empire, ne serait pas le signe d’une porosité regrettable entre la novlangue de la bureaucratie universitaire, obsédée par les appels à projet, et la boîte à outils de l’historien.
Le livre n’en sera pas moins une ressource précieuse pour les étudiants, leur offrant une première entrée synthétique dans une histoire de France ouverte sur le monde.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Rahul Markovits, Rezension von/compte rendu de: Matthias Middell (ed.), French Globalization Projects, Göttingen (V&R) 2025, 589 S. (Handbooks of Globalization Projects, 1), ISBN 978-3-525-30217-0, EUR 150,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115240





