Dans son livre, Stefanie Stockhorst étudie les publications allemandes consacrées à l’art de la navigation et aux »Lumières maritimes«. Elle constate d’abord la concentration temporelle de ces publications dans l’espace germanophone. En effet, du XVIe au XVIIIe siècle, une dizaine de livres ont été publiés, dont sept dans le seul dernier quart du XVIIIe siècle. L’autrice analyse ces sept ouvrages en contextualisant leur genèse.
Le livre est divisé en six chapitres, précédés d’une introduction (numérotée I) et d’une conclusion (»Fazit«, numéroté VIII). Dans son premier chapitre, l’autrice établit une typologie des publications en la matière et analyse les fonctions des manuels de l’art nautique. On est amusé d’apprendre que la majorité des auteurs du dernier quart du XVIIIe siècle revendique d’avoir été le premier à avoir écrit sur l’art de la navigation alors que le premier manuel de navigation en allemand fut publié en 1578 à Lübeck, soit deux siècles auparavant. Mais effectivement, la multiplication des publications allemandes sur ce sujet était bien tardive en comparaison avec celles d’autres pays européens, comme les puissances ibériques, l’Angleterre, les Provinces-Unies et la France.
En dehors des manuels de navigation stricto sensu, nous apprend Stockhorst, il existait dans l’Allemagne du XVIIIe siècle un très grand nombre de publications traitant de la navigation, souvent des conditions nautiques d’un espace géographique particulier comme la mer Baltique par exemple. En dehors des manuels visant à éclairer directement les marins, d’autres ouvrages furent publiés à destination des couches sociales supérieures, tels les fils de négociants, de jeunes aristocrates afin de leur donner les connaissances de base et de leur permettre de »bien observer, de poser de bonnes questions et de tirer bénéfice des connaissances acquises pour eux-mêmes et d’autres« (21). En dehors de cette littérature, les belles lettres connurent également un nouvel engouement pour la navigation et des thèmes maritimes. Les marins professionnels n’étaient certainement pas le public ciblé. Ceux-ci auraient difficilement compris »un récit attendrissant d’un naufrage« (27).
En effet, après avoir discuté les changements en cours dans la compréhension de l’art de la navigation comme un art ou une science, comme le montre l’autrice dans son chapitre 3 (IV), les projets d’inculquer aux marins un savoir théorique fondé sur les acquis des sciences de l’époque rencontrèrent plusieurs types de difficultés. Les lamentations des auteurs des manuels de navigation au sujet du faible niveau d’instruction des marins auraient correspondu à une certaine réalité et ne pourraient pas être considérées comme un simple lieu commun. Le taux d’alphabétisation de simples marins dans l’Allemagne de la seconde moitié du XVIIIe siècle aurait été de 71%. Ce taux est cependant largement supérieur à celui de la moyenne de la population. Mais curieusement, ce taux d’alphabétisation aurait légèrement reculé par rapport au début du XVIIIe siècle. Par ailleurs, la compréhension du haut allemand pour des marins qui parlaient le bas allemand aurait été difficile. Les marins auraient été profondément hostiles à tout enseignement théorique. Il y avait bel et bien des écoles de navigation dans les ports allemands. Mais leurs maîtres étaient généralement d’anciens capitaines. Pour eux, utiliser des instruments pour mesurer la vitesse d’un navire serait vu comme un signe d’incompétence. Au contraire, un marin expérimenté devait être capable de déterminer la vitesse en quelque sorte »au pif«. Ce scepticisme contrastait avec la véritable europhorie programmatique qui s’est emparée des auteurs de manuels de navigation. Cet enthousiasme est particulièrement perceptible dans les écrits du professeur d’astronomie de Greifswald Lambert Heinrich Röhl.
Pour surmonter ces difficultés, les auteurs des manuels nautiques ont développé des stratégies assez différentes afin de se faire comprendre par le public qu’ils visaient. Ainsi, Jan Juriaan Fruchtnicht privilégiait une approche »pragmatique«, laissant de côté les mathématiques supérieures. Critiqué par d’autres auteurs qui allaient jusqu’à insinuer son incompétence, il publia par la suite une deuxième version augmentée, dans laquelle des connaissances soutenues en mathématiques étaient implicitement attendues des lecteurs. Que son pragmatisme initial ait au moins partiellement atteint son objectif semble avoir été démontré par le fait que c’est la première version qui a connu une seconde édition, non la deuxième. Difficilement contestable étaient les compétences de Daniel Braubach. Ayant servi dans les marines britanniques et russes, il avait acquis des expériences pratiques sur mer qui étaient complétées par des connaissances acquises à l’université de Leyde. Mais on lui reprochait de s’adresser dans ses écrits plutôt à ses collègues savants qu’aux marins.
Dans son chapitre consacré à la définition de ce que sont les Lumières maritimes, Stockhorst souligne les spécificités de l’espace germanophone comparées aux nations riches d’une longue histoire maritime. Celles-ci tenaient essentiellement aux liens des partisans des Lumières maritimes avec les »Lumières populaires« (Volksaufklärung).
Compte tenu de son importance pour la contextualisation des manuels de navigation, il aurait été souhaitable d’introduire quelques développements au sujet de l’histoire maritime allemande et de la navigation allemande tant militaire que commerciale dès le premier chapitre. Avant une marine allemande proprement dite, il y avait bien une marine brandebourgeoise par exemple. Un tel rappel ferait mieux comprendre, comme l’autrice le dit dès son premier chapitre, pourquoi le public allemand du XVIe au XVIIIe siècle devait souvent avoir recours à des traductions d’auteurs étrangers, ibériques, britanniques et néerlandais. Notons aussi que les marines marchande comme militaire avaient des équipages cosmopolites. Dans les années 1774–1775, les équipages de la flotte marchande d’Amsterdam étaient composés à 60% de migrants, pour l’essentiel originaires de Scandinavie et de l’espace allemand. Pour ce qui est des marins allemands, ils venaient bien souvent de l’intérieur du pays et non nécessairement de la côte.1 Par ailleurs, le dernier quart du XVIIIe siècle correspondait aussi à une navalisation de l’Europe et une reprise de la guerre navale généralisée.2 Même l’empereur du Saint-Empire Joseph II a eu des ambitions globales et maritimes au point de provoquer la »guerre de la marmite«3 et en fondant en 1786, une marine dans la mer Adriatique.
Dans l’ensemble, Stefanie Stockhorst fournit un ouvrage bien documenté et illustré, qui enrichit les travaux dédiés aux »Lumières populaires« allemandes.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Nicola Todorov, Rezension von/compte rendu de: Stefanie Stockhorst, Steuermannskunst und maritime Aufklärung. Praxiswissen und Vermittlungspraktiken in Handbüchern zur Navigation im 18. Jahrhundert, Hannover (Wehrhahn Verlag) 2025, 225 S., ISBN 978-3-98859-100-5, EUR 16,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115243





