La rencontre de Charles le Simple et Henri l’Oiseleur à Bonn le 7 novembre 921 est considérée de longue date comme l’un des jalons des transformations du monde carolingien, qui voient naître progressivement, au sein de l’ancien empire, les royaumes de France et d’Allemagne. L’originalité du collectif dirigé par Matthias Becher et Michael Rohrschneider consiste à appliquer à l’événement une double grille de lecture. D’abord, une lecture synchronique et multiscalaire intègre la rencontre de Bonn dans le processus de régionalisation du monde franc: ainsi, elle concilie deux champs distincts, celui de la diplomatie royale et des »relations internationales« d’un côté et celui des dynamiques spatiales propres à chaque royaume de l’autre. Ensuite, une lecture diachronique et comparatiste cherchant des points communs et des différences entre la rencontre de 921 et d’autres sommets diplomatiques jusqu’aux Temps modernes. Voilà désenclavée l’étude d’un sommet souvent enfermé dans une perspective téléologique, focalisée sur la séparation entre les deux royaumes.
Après une courte introduction des deux éditeurs qui présente le contenu du volume (15–27), une seconde introduction, informelle, par Matthias Becher (29–56) contextualise et problématise le traité de Bonn en reprenant toute la chronologie du monde franc depuis 840. Cette mise à plat est bienvenue. Après les excès des interprétations nationalistes qui voyaient dans les nations française et allemande des réalités préexistant à la grande séparation politique de 843, et qui cherchaient un acte de naissance des deux pays en 843 ou en 888, le retour de balancier qui, dans le contexte de réconciliation après 1945 et de construction européenne, a touché toute l’historiographie et au sein duquel se distingue Carlrichard Brühl et son monumental Die Geburt zweier Völker, a eu tendance à verser dans l’excès inverse en retardant jusqu’à la fin du XIe siècle la naissance des deux pays (31). L’approche de Becher, comme des contributeurs suivants, s’inscrit dans la lignée des travaux de Bernd Schneidmüller (omniprésent dans les références) qui, avec d’autres, décrivait le Xe siècle comme une période de formation des différentes entités politiques européennes. Le contexte de 921 est minutieusement reconstitué. La mort de Conrad en 918 donne lieu à une crise ouverte: tandis qu’Henri l’Oiseleur a des difficultés à se faire reconnaître en Souabe et en Bavière, Charles le Simple est confronté à la fronde de certains grands de Lotharingie (dont le puissant Giselbert) qui profitent de la disparition de leur rival conradin pour faire des ouvertures au roi de Francie orientale. La rencontre du 7 novembre 921, qui se déroule non pas sur une île, mais sur un navire au milieu du Rhin (un rappel utile, puisqu’on lit plus loin la version erronée de la rencontre sur une île, 62), accouche d’un compromis. La Lotharingie ralliée à Charles le Simple en novembre 911 est pleinement reconnue comme partie du royaume de Francie occidentale, tandis que Charles et Henri sont présentés sur un pied d’égalité avec le titre rex Francorum. Becher, grâce à la datation du traité, montre de manière convaincante que l’annexion de la Lotharingie en 911 n’a pu avoir lieu qu’entre le 7 et le 27 novembre, du moins aux yeux de la chancellerie de Charles, et non pas le 1er novembre comme le veulent les Annales de Prüm (46). Pour finir, »le traité de Bonn de 921 a manifesté que les Francies occidentale et orientale sont devenues des entités autonomes« (51). Le seul point qui suscite le doute est le recours à la notion de karolingisches Imperium – puisqu’imperium qualifie très rarement au sens géographique un empire qui reste perçu, dans les sources, comme un regnum (par exemple, dans les textes de la confraternité).
La première partie du volume est la seule que le médiéviste puisse lire avec expertise, puisqu’elle porte, avec le contexte du traité de Bonn, sur le processus de régionalisation caractéristique du Xe siècle. Quatre contributions se succèdent: celle de Jürgen Dendorfer sur les duchés de Francie orientale (59–102), celle de Christine Kleinjung sur les principautés occidentales (103–129), puis celles de Jens Schneider sur le royaume de Lothaire II (131–160) et de Jessika Nowak sur le royaume de Bourgogne transjurane (161–187). La contextualisation est ainsi complète: on ne reprochera certes pas aux éditeurs de n’avoir pas inclus de contribution sur l’Italie et la Provence, qui n’auraient pas apporté grand-chose à la compréhension du traité de Bonn. Cela en dit déjà long sur la désarticulation de l’ancien empire. Ces contributions ont le mérite d’intégrer de manière accessible (chronologique ou descriptive) les acquis récents d’une historiographie encore dispersée. Citons en particulier les travaux d’Ingrid Voss sur les rencontres royales (une thèse toujours pas dépassée), de Hans-Werner Goetz sur ce qu’on appelait auparavant les duchés ethniques (qui sont en réalité des constructions politiques opportunistes et pragmatiques, remployant ou instrumentalisant l’ethnonyme, les lois et la langue hérités d’anciens espaces royaux ou ducaux, tandis que la source de légitimité de ces nouveaux duchés reste la reconnaissance royale), de Florian Mazel sur les principautés (qui ne sont »territoriales« qu’à partir de la seconde moitié du XIe siècle et qui consistent encore en conglomérats de droits et de relations à la spatialisation mouvante, articulée autour des villes, forts et abbayes), et, dans la perspective des regna de 855, de Jens Schneider sur la Lotharingie et de François Demotz sur la Bourgogne.
Pour ce qui concerne ces deux derniers royaumes (Lotharingie et Bourgogne), Schneider, d’abord, rappelle que ce n’est pas une aristocratie particulièrement turbulente qui permet d’expliquer la disparition de la royauté en Lotharingie, mais une cause structurelle et géographique: l’encerclement du royaume par des voisins plus puissants, ouvrant la double possibilité d’appels de l’aristocratie à leurs rois et d’interventions de ces derniers, ce qui n’était évidemment possible dans les autres royaumes que dans une moindre mesure. Même l’institution ducale, qui caractérise le processus de régionalisation des deux Francies, ne parvient pas à faire émerger une dynastie en Lotharingie: seul Giselbert est parvenu en 928 à s’imposer comme un »duc médiateur« (153) entre noblesse et royauté, avant de disparaître onze ans plus tard en 939. La première partie du volume permet de mesurer le rôle de Giselbert dans la constellation de la rencontre de 921: absent à Bonn, il a permis l’élection d’Hilduin sur le siège de Liège et peut-être noué contact avec Henri l’Oiseleur, déclenchant l’engrenage qui mène à la rencontre des deux rois. Plus tard, son ralliement à Henri, qui finit par le reconnaître comme duc, fait tomber le royaume dans l’escarcelle de la Francie orientale en 925–928.
Jessika Nowak, qui retrace l’épopée des deux premiers Rodolphe de Bourgogne transjurane, rappelle que la régionalisation est davantage le résultat d’une compétition aboutissant à un équilibre des forces entre les plus éminents de l’aristocratie impériale que la réemergence d’entités régionales préexistantes (180). Rodolphe Ier avait de plus larges ambitions et s’était vainement fait couronner roi de Lotharingie en 888; il a plusieurs fois tenté, d’ailleurs avec succès, d’élargir les frontières de son royaume, en particulier à la Franche-Comté autour de Besançon. Ce qui est vrai de Rodolphe Ier l’est aussi des autres challengers de 888, comme Gui de Spolète venant se faire sacrer à Langres, ou, plus tôt, Boson tentant de s’emparer de toute la Francie occidentale. Si Rodolphe II est absent à Bonn, il a néanmoins une »politique internationale«; en 921, il vient d’échouer à s’emparer d’une partie de l’Alémanie et s’apprête à intervenir en Italie. En 926, l’heure des rencontres royales est venue: il rencontre Henri l’Oiseleur et, en échange de territoires en Souabe, il lui fait cadeau de la Sainte Lance; il est présent à Ivois en 935 aux côtés d’Henri et Raoul de Francie occidentale (qui lui était apparenté par sa mère Adélaïde).
Décrire avec la même précision les trois autres volets du volume ferait sortir cette recension de ses limites raisonnables; ils portent sur les rencontres royales médiévales et modernes et ouvrent une perspective transdisciplinaire et transculturelle, avec des contributions sur les espaces extraeuropéens et sur des sources non historiques. Si elles ne peuvent guère éclairer le traité de Bonn, elles montrent qu’il existe pour ainsi dire des invariants, comme le souci de la mise en scène ou la recherche d’espaces frontaliers, comme les fleuves, pour l’organisation de la rencontre. Mais pour le haut médiéviste, le plus important demeure la réussite initiale du volume: faire du neuf avec un vieux sujet en l’intégrant dans une perspective multiscalaire qui actualise avec clarté les recherches les plus récentes. On ne voit plus comment étudier la diplomatie carolingienne et postcarolingienne sans l’intégrer à des dynamiques aristocratiques et spatiales étudiées d’habitude dans le cadre de chaque royaume.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Warren Pezé, Rezension von/compte rendu de: Matthias Becher, Michael Rohrschneider (Hg.), Gipfeltreffen in der Vormoderne. Der Bonner Vertrag 921 in synchroner und diachroner Perspektive, Göttingen (V&R unipress) 2024, 524 S., 2 Abb. (Macht und Herrschaft, 17), ISBN 978-3-8471-1671-4, DOI 10.14220/9783737016711, EUR 75,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115308





