En 2013, Herbert Zielinski avait publié le premier des deux volumes prévus par les Regesta Imperii sur les royaumes bourguignons, qui concernait le royaume de »Basse-Bourgogne«, dans un ouvrage qui commençait en 855 avec le règne de Charles de Provence pour aller jusqu’à celui de Louis l’Aveugle et la disparition définitive du royaume bosonide au début des années 940. Douze ans plus tard, H. Zielinski donne avec cet ouvrage le second volume de cette série des Regesta Imperii, qui est cette fois-ci consacré au royaume de »Haute-Bourgogne«, c’est-à-dire à la dynastie rodolphienne, en allant du couronnement en 888 de Rodolphe Ier à la mort sans héritier de Rodolphe III en 1032.

Comme pour tous les ouvrages de cette collection, ce volume a été rédigé avec une rigueur exemplaire et l’on ne peut qu’être admiratif du soin porté à ce travail. Au-delà de ses 402 regestes, tous rédigés avec la plus grande minutie, il offre aux historiens de riches annexes, avec par exemple deux tableaux de mise en concordance des regestes: le premier avec les diplômes rodolphiens édités dans les MGH par Theodor Schieffer; le second avec les éditions des actes des autres souverains postcarolingiens et les Regesta Pontificum de Jaffé. L’ouvrage dispose aussi de précieux indices locorum et nominum, ainsi que d’une table des bénéficiaires des diplômes et des deperdita, qui rendra bien des services. Il comporte enfin une bibliographie du royaume rodolphien si détaillée, qu’il est possible de la considérer comme exhaustive.

Dans son introduction, H. Zielinski donne un intéressant résumé de l’histoire rodolphienne. En rupture avec les anciens discours historiographiques, en particulier celui de René Poupardin, il met en évidence l’importance du règne de Conrad. En s’intégrant dans le protectorat ottonien, Conrad parvint à s’emparer du royaume bosonide, offrant à son espace lémanique un débouché rhodanien, grâce au contrôle des puissantes villes archiépiscopales de Lyon, Vienne et Arles. H. Zielinski montre aussi que Conrad développa ses relations avec les monastères: à côté de Saint-Maurice d’Agaune, sanctuaire traditionnel des Rodolphiens, il construisit une étroite relation avec l’abbaye royale de Saint-André-le-Bas à Vienne, assura la fondation de Payerne et tissa d’étroites relations avec Cluny. De manière plus classique, H. Zielinski souligne aussi l’importance des transformations qui caractérisèrent le règne de Rodolphe III, avec l’abandon de l’espace provençal et la montée en puissance dans la documentation des bénéficiaires épiscopaux, mais aussi de la reine.

H. Zielinski met aussi en évidence la faiblesse de la documentation du royaume rodolphien, tant diplomatique que narrative, qui ne lui a permis de rédiger que 402 regestes, un ensemble bien modeste pour une dynastie postcarolingienne qui a duré pendant un siècle et demi. Pour les débuts de la période, il souligne que la documentation provient d’abord et avant tout du cartulaire de Lausanne, un évêché central pour les Rodolphiens, et sur un plan narratif par Flodoard de Reims et Liutprand de Crémone. À la fin du Xe siècle, la documentation se densifie un peu, grâce au chartrier de Saint-Maurice d’Agaune, à la documentation viennoise et aux chartes clunisiennes, mais aussi à l’intérêt que Thietmar de Merseburg et Wipo manifestèrent pour la succession de Rodolphe III.

Au sein de cette introduction, on notera l’intérêt de l’excursus (XVIII–XXV) que H. Zielinski consacre à la »lettre‑circulaire« (»Rundschreiben«) que Rodolphe II aurait adressée, sans doute en 932, pour annoncer qu’il avait ordonné à l’archevêque Gerfroi de Besançon de consacrer les évêques de Lausanne, Belley et Sion. Reconsidérant la très solide analyse que Hans Eberhard Mayer en avait faite dans un article paru en 1961 dans le Deutsches Archiv, H. Zielinski apporte du neuf en estimant que si la triple consécration épiscopale mentionnée par la lettre est probablement authentique, la lettre en elle-même a sans doute été forgée plus tardivement par l’église de Besançon.

S’il est impossible ici de discuter de l’ensemble des regestes de cet ouvrage, je souhaiterais attirer l’attention sur deux d’entre eux. Le premier est le 3375, autrement dit le D Rudolf. 112 des MGH, qui acte la restitution de la mense abbatiale de Saint-Maurice d’Agaune par Rodolphe III. Tant par sa dimension symbolique que par l’ampleur des biens concernés, ce diplôme, dont l’original est toujours conservé dans les archives de Saint-Maurice d’Agaune, constitue un acte majeur. Sa formule de datation, un samedi 15 février de l’année de l’incarnation 1014, pose toutefois de sérieux problèmes. Th. Schieffer avait proposé de redater le diplôme du 15 février 1018, en se basant sur la datation par l’année 1 de l’indiction et sur le fait que cette année-là le 15 février tomba bien un samedi. H. Zielinski avance la date du 15 février 1017, en arguant que Rodolphe III ayant, selon le témoignage de Thietmar, rencontré Henri II en février 1018 à Mayence, il ne pouvait être à Agaune le 15 février de cette même année. S’il n’est pas possible ici d’argumenter longuement, il me semble que l’hypothèse d’H. Zielinski est possible, mais que pour des raisons aussi bien historiques que diplomatiques, l’interprétation de Schieffer demeure plus convaincante.

Le deuxième regeste qui me semble mériter une discussion est le 3449, correspondant au D Rudolf. 127 des MGH. Il s’agit d’une charte de la reine Ermengarde qui concédait la villa de Lémenc à l’abbaye lyonnaise d’Ainay. H. Zielinski estime que le jugement d’Ulysse Chevalier, qui l’avait considérée comme un faux, sans avancer toutefois aucun argument, n’a aucun fondement. Il me semble toutefois bien étonnant de trouver dans cette région, à une date aussi précoce, un cognomen toponymique (Witfredus de Camberiaco) et plus encore le terme de feudum. Tout aussi surprenants sont l’utilisation pour l’archevêque de Lyon du titre de primat, qui me semble bien anachronique, ou encore le qualificatif de mire sanctitatis vir donné à l’abbé d’Ainay. Dans ces conditions, il me semble difficile de considérer que l’authenticité de cet acte relève d’une évidence.

S’il n’est sur aucun de ces deux points possible d’avoir la moindre certitude, ce regeste a ainsi l’intérêt de relancer l’analyse critique de la documentation rodolphienne. De la même manière que l’édition en 1977 des diplômes rodolphiens a joué un rôle majeur dans le renouveau des études sur le royaume de Bourgogne, la parution de ce second et dernier volume des Regesta Imperii bourguignons donnera en effet inévitablement un nouveau souffle aux études postcarolingiennes dans l’espace bourguignon.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Laurent Ripart, Rezension von/compte rendu de: J. F. Böhmer, Regesta Imperii. I. Die Regesten des Kaiserreichs unter den Karolingern 751–918 (987/1032), Bd. 3: Die Regesten des Regnum Italiae und der burgundischen Regna, Teil 4: Die burgundischen Regna (855–1032), Faszikel 2: Hochburgund bis zum Tod Rudolfs III. (888–1032), erarbeitet von Herbert Zielinski, [Köln, Weimar, Wien] (Böhlau) 2025, XXVIII–303 S., ISBN 978-3-412-53391-5, EUR 75,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115310