Le deuxième volume des regestes de Charles le Chauve couvre 21 années, de 849 à 869, des lendemains d’un couronnement (à Orléans en 848) à ceux d’un autre (à Metz en 869, lorsque Charles cherchait à mettre la main sur la succession de son neveu Lothaire II). Les principales sources sont les Annales Bertiniani, les lettres du pape Nicolas Ier ou de Loup de Ferrières, les écrits de l’archevêque de Reims Hincmar et les actes émis par le roi. Les Annales Bertiniani ont été rédigées jusqu’au début 861 par l’évêque de Troyes Prudence, et après la mort de celui-ci poursuivies par le même Hincmar, une des figures majeures du règne, parfaitement informé sur de nombreux événements et en correspondance permanente avec le souverain. Les diplômes, mandements, capitulaires et autres lettres de Charles sont au nombre de 283, dont 38 sont en tout ou en partie des faux, et 63 des documents perdus.
Inutile sans doute de rappeler ce que sont les regestes tels que les conçoivent les Regesta Imperii, hérités du travail de J. F. Böhmer (1795–1863). Mais comme ce dernier n’avait pas pris en compte la Francie occidentale, le présent volume n’est pas une mise à jour d’anciens regestes, mais l’editio princeps des regestes de Charles le Chauve. Les documents sur lesquels ces regestes s’appuient sont généralement connus depuis longtemps, de sorte qu’il ne faut pas attendre de ce recueil de grandes découvertes. L’intérêt du volume réside principalement dans la mise à jour des informations, mais plus encore dans cette remarquable collection de faits, de contacts, de textes …, qui nous donne une vision d’ensemble du règne du dernier fils de Louis le Pieux; il n’y manque guère que le relevé des sources iconographiques, numismatiques et sigillographiques en lien avec le roi pour avoir l’ensemble de la documentation disponible. De quoi permettre l’étude du règne de Charles le Chauve sur de nouvelles bases.
Contentons-nous ici de rappeler en quelques mots les éléments principaux de la vie et de l’action de ce roi, tels du moins que la documentation conservée, toujours d’une manière ou d’une autre de nature ecclésiastique, nous les présente. Charles passa en fait son règne à affronter quatre périls majeurs: les envahisseurs, la famille, les régions centrifuges et les sujets rebelles. Les envahisseurs, c’étaient bien sûr les Normands, présents en permanence, passant d’une région à l’autre, réunissant des troupes nombreuses et redoutables, rarement vaincus (n° 832), toujours prêts à vendre une paix précaire. C’étaient eux, en fait, qui menaient le jeu, mais ils prenaient soin de ne jamais s’attaquer directement au roi, qui ne s’en prenait guère directement à eux non plus. Les victimes, c’étaient les guerriers qui tombaient au combat, les clercs assassinés comme l’évêque de Bayeux Baltfrid (n° 903), les hommes du commun, certainement eux aussi maltraités, mais en tout cas sollicités pour financer le tribut consenti pour obtenir leur départ (n° 982) ou pour construire des ponts destinés à leur barrer la route fluviale (n° 1293).
La famille, c’étaient les fils, à l’occasion révoltés contre leur père, comme Charles le Jeune (n° 1157). C’étaient surtout les frères, puis les neveux. Combien de rencontres, de guerres, de réconciliations, de promesses d’alliance éternelle et d’amour fraternel? Y croyaient-ils vraiment, Charles et Louis le Germanique, lorsqu’une nouvelle fois en 865 à Tusey ils s’échangèrent de telles promesses (n° 1231)? Charles d’ailleurs n’était certainement pas le dernier à trahir ses engagements, et l’affaire du divorce de son neveu Lothaire II occupa, à partir de 860, une large part de ses préoccupations. Une autre affaire retentissante de son règne fut celle de l’enlèvement de sa fille Judith par le futur comte de Flandre Baudouin (n° 1068).
Les régions centrifuges, c’étaient l’Aquitaine et la Bretagne surtout, mais aussi la Septimanie. La Bretagne, il est vrai, était extérieure au royaume, mais le duc acceptait à l’occasion de se remettre entre les mains du roi (n° 701).
Quant aux sujets rebelles, ils constituaient sans doute une menace moindre, mais rendaient la situation en permanence peu sûre. Ainsi Charles apprit-il, au début de l’année 868, qu’Acfrid, qu’il venait d’investir du comté de Bourges, avait été assassiné par les vassaux de son prédécesseur Gérard; il est vrai que, selon la rumeur, Acfrid avait profité d’une absence de Gérard pour acheter au roi la déposition du comte et sa propre nomination (n° 1369 et 1379).
Les affaires intellectuelles, c’est-à-dire théologiques, ponctuèrent aussi le règne. Charles en tout cas était informé des débats autour de l’eucharistie (n° 773) ou de la prédestination (n° 988), et Hincmar, sans aucun doute le plus prolifique des auteurs du règne, lui envoyait généralement un exemplaire de ses œuvres. La réforme de l’Église l’intéressait aussi, il s’y impliqua à diverses reprises, par exemple à un moment non précisé entre 844 et 856, mais après longtemps rechigné, semble-t-il, à le faire (n° 741). Charles assumait d’ailleurs clairement son pouvoir de nomination des évêques, comme on le voit à Nevers entre 853 et 860 (n° 1002), ou même à Rennes, en Bretagne, en 866 (n° 1313). Il en alla de même d’ailleurs pour les abbés (n° 1037) et, on l’a vu, pour les comtes. Dans certains cas, la nomination s’est révélée malencontreuse (n° 679, choix d’une abbesse). Parmi les affaires qui ont émaillé la chronique de son règne figurent aussi celles qui impliquaient l’archevêque de Sens Wenilon ou les évêques de Soissons Rothad et de Laon Hincmar.
Dans un genre différent, on peut relever que les Annales Bertiniani, surtout à partir du moment où leur rédaction est assumée par Hincmar, signalent où le roi fêtait Noël et Pâques, et aussi où il commençait le Carême.
Comme toujours, un volume de regestes ne fournit pas seulement un état remarquablement précis des connaissances sur les actes, au sens le plus large, d’un souverain, mais illustre aussi la diversité des sujets auxquels ce dernier était confronté. On se réjouit donc sans réserve de la publication d’une somme aussi riche et documentée, dans laquelle on trouve bien sûr les indispensables index.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Benoît-Michel Tock, Rezension von/compte rendu de: J. F. Böhmer, Regesta Imperii. I. Die Regesten des Kaiserreichs unter den Karolingern 751–918, Bd. 2: Die Regesten des Westfrankenreichs und Aquitaniens, Teil 1: Die Regesten Karls des Kahlen 840 (823)–877, Lieferung 2: 849–869, bearb. von Irmgard Fees und Yanick Strauch, unter Mitarbeit von Johannes Bernwieser und Anja Thaller, Köln (Böhlau) 2024, XII–650 S., ISBN 978-3-412-53235-2, EUR 140,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115311





