Alors que l’Europe peine à se construire, que partout dans le monde les traités sont mis à mal et que les migrations sont un sujet brulant, Michael Borgolte cherche dans le passé comment les sociétés du haut Moyen Âge, longtemps considérées comme des sociétés de face à face, ont tiré parti des déplacements de personnes pour entretenir les réseaux de communication et faciliter les transferts culturels. En effet, les travaux récents ont mis en évidence l’importance des déplacements, d’un village à l’autre pour les paysans, d’une région ou d’un pays à l’autre pour les autres, à l’occasion de voyages, de visites sur les tombeaux des saints, d’envois ou de séjours à la cour, d’entrées au monastère pour des études ou pour y prononcer des vœux, d’obtention de charges au service du roi ou pour se marier. Les filles quittaient fréquemment la maison paternelle pour rejoindre la maison de leur mari, plus ou moins loin. Le mariage créait alors un lien qui dépassait les conjoints et qui servait les intérêts des donneurs et preneurs de femmes. Dans ces sociétés relationnelles, l’établissement de relations diplomatiques fut ont souvent été renforcés par des mariages qui ancraient les pactes dans la durée. Michael Borgolte reprend donc dans ce livre le dossier des mariages diplomatiques, mais il s’intéresse moins aux stratégies matrimoniales des donneurs et des preneurs de femmes qu’aux femmes elles-mêmes, à ces épouses royales venues de l’étranger et à leur destinée. Il analyse ainsi très concrètement et avec des exemples précis leur capacité plus ou moins forte à s’adapter à un nouveau milieu, à s’intégrer dans des réseaux existants et à en créer de nouveaux, à développer une action politique extérieure originale. Son livre est donc une étude à la fois globale et typologique du destin des femmes mariées à des souverains étrangers, dans une optique relationnelle.
Très logiquement, le plan choisi n’est pas chronologique, ce qui ne facilite pas toujours la lecture. Il regroupe en chapitres thématiques des figures de reines ou de princesses qui sont autant des cas particuliers ou encore des exemples de politiques matrimoniales orchestrées par différents souverains (Théodoric, Didier, Otton).
Il s’interroge d’abord sur la capacité des femmes à décider de leur sort, entre le mariage et le cloître. Les filles de Charlemagne, qui sont restées auprès de leur père sans être mariées, n’avaient pas plus décidé de leur sort que les autres et elles ont causé scandale. Il est clair que les princesses ne choisissaient ni de se marier ni d’entrer au monastère, encore moins de se marier à l’étranger. Seules les veuves disposaient d’une relative marge de manœuvre (Chapitre 2, »Selbstbestimmte Migrantinnen?«). Certaines femmes ont cherché à s’opposer à ces mariages et beaucoup ont manifesté leur tristesse de quitter leur pays, en particulier lorsqu’elles faisaient partie du butin de guerre (Chapitre 3, »Widerständige und unglückliche Frauen«). Une fois mariées, beaucoup se sont adaptées à leur nouvel environnement, au jeu diplomatique qui dictait leur sort, et ont pu s’en servir dans leur nouvelle patrie (Chapitre 4, »Angepasste Migrantinnen im diplomatischen Verkehr und ihre Leistungen«).
Michael Borgolte décrit ensuite l’entourage de celles qui partent (Chapitre 5, »Das soziale Netz der Migrantinnen«), souvent sans option de retour. Entre perte d’identité et maintien de leurs liens avec leur ancienne patrie, les nuances étaient nombreuses. Les trois chapitres suivants (Chapitre 6, »Frauen als Akteurinnen in komplexen diplomatischen Beziehungen«; chapitre 7, »Heiratsmigrantinnen in zentraleuropäischen Nachbarschaften«; chapitre 8, »Ehefrauen bei der Integration und Desintegration europäischer Randländer«) analysent ainsi les moyens d’action des reines étrangères pour maintenir ou non les liens entre leur pays d’origine et leur pays d’accueil, une question difficile mais fondamentale en cas de différences religieuses ou quand les conversions étaient récentes. L’auteur termine en rappelant les traces matérielles de ces femmes migrantes et en dressant un portrait conclusif de la regina migrans.
Le texte (237 pages) s’appuie sur un copieux apparat critique (133 pages) et une solide bibliographie (122 pages). Il fait preuve d’une érudition sans faille et renouvèle la thématique des mariages diplomatiques au haut Moyen Âge, en centrant le propos sur les figures féminines. Il pose d’une manière très nuancée les questions essentielles de l’identité, de la sujétion/agentivité féminine, sans la réduire à celle de l’autorité. Ces princesses qui étaient contraintes de quitter leur patrie pour épouser un roi étranger pouvaient s’en plaindre mais elles étaient rarement sans moyen d’action: dotées d’une forte intermédiarité, elles avaient la possibilité de mettre en œuvre leurs relations partagées et de développer une réelle capacité de médiation, fondamentale dans des sociétés où la guerre était omniprésente. Peut-être aurait-il été utile d’insister davantage sur le facteur compétitif car la capacité d’action de ces reines étrangères s’inscrivait dans des rapports de force changeants: leur propre agentivité en matière relationnelle dépendait de nombreux facteurs parmi lesquels les rapports plus ou moins dissymétriques comptaient beaucoup: elles pouvaient d’autant plus aisément peser sur la compétition que le rapport de force, même symbolique, penchait en faveur de celui qui les avait données en mariage et qui continuait d’être garant de leur protection. Mais le facteur géographique jouait aussi. L’éloignement et les obstacles maritimes affaiblissaient la capacité médiatrice et intégratice des reines, tandis que la proximité la renforçait. Les mariages des sœurs du roi Théodoric illustrent le prestige des Amales, mais l’instabilité et l’éloignement ne leur ont pas permis de maintenir le système d’alliance mis au point par leur frère. En revanche, les princesses ottoniennes ont largement contribué à l’intégration des nouveaux royaumes slaves dans une Europe chrétienne dominée par les empereurs. Il ressort du beau livre de Michael Borgolte que les femmes ont toujours été les instruments des politiques diplomatiques décidées par les hommes, mais qu’à certaines périodes et à certaines conditions, elles ont contribué à tisser des liens et à intégrer les peuples dans une Europe alors définie par le christianisme.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Régine Le Jan, Rezension von/compte rendu de: Michael Borgolte, Königin in der Fremde. Frühmittelalterliche Heiratsmigration und die Anfänge der europäischen Bündnispolitik, Göttingen (Wallstein) 2024, 472 S., 14 farb. Abb., ISBN 978-3-8353-5679-5, DOI 10.5771/9783835386952, EUR 38,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115312





