En 2018, Jens Schneider a publié dans la Francia une contribution sur les débats autour du concept de »paysages monastiques« (Klosterlandschaften) dans la recherche médiévistique allemande. Sans revenir ici en détail sur cette discussion, il a montré que la collaboration entre histoire régionale et recherche sur les monastères a connu en Allemagne une forte dynamique depuis le début du XXIe siècle.1 Dans ce contexte, de nombreux débats théoriques et méthodologiques ont été menés, des corpus de sources recensés et exploités, et d’innombrables études de cas réalisées. La recherche s’est institutionnalisée notamment à travers des structures telles que la Forschungsstelle für Vergleichende Ordensgeschichte de Dresde, des institutions propres à certains ordres comme l’Institut zur Erforschung der Geschichte des Dominikanerordens im deutschen Sprachraum, ainsi que de nombreux instituts d’histoire régionale et territoriale. L’un des résultats majeurs de ces évolutions est l’élaboration de manuels régionaux consacrés aux monastères et à d’autres institutions religieuses: les Klosterbücher. Ceux-ci s’orientent en règle générale sur les frontières des Länder actuels, parfois aussi sur des régions historiques, et présentent de manière détaillée chaque établissement religieux selon un schéma largement uniforme.

La publication la plus récente issue de ce courant de recherche est le Sächsisches Klosterbuch. Il comprend une présentation de 80 institutions religieuses – monastères, chapitres cathédraux et collégiaux ainsi que commanderies d’ordres militaires – situées sur le territoire de l’actuel Freistaat Sachsen. Réunissant des contributions de 81 autrices et auteurs de différentes disciplines, l’ouvrage mérite en tout premier lieu d’être salué par le remarquable travail organisationnel de son éditrice et de ses éditeurs. Pour nombre de ces établissements, il s’agit de la première étude d’ensemble, élaborée sur la base de l’état de la recherche et également, dans de nombreux cas, à partir de sources inédites. Les différentes institutions sont traitées selon une structure uniforme en neuf points, inspirée de celle d’autres Klosterbücher: 1. Informations générales, 2. Données fondamentales, 3. Aperçu historique, 4. Constitution et organisation, 5. Seigneurie foncière, possessions et gestion économique, 6. Vie religieuse et intellectuelle, 7. Archéologie, histoire de l’architecture et de l’art, 8. Sceaux et armoiries, 9. Sources et bibliographie. Le catalogue des monastères est précédé de deux articles substantiels d’Enno Bünz (»Les monastères, chapitres et commanderies médiévaux en Saxe«; »La recherche sur les monastères, chapitres et commanderies saxons. État et perspectives«) et d’une introduction structurelle à l’ouvrage de Sabine Zinsmeyer. L’ensemble est complété par plusieurs instruments de travail utiles: des listes des établissements traités classées par date de fondation ou de première mention, par appartenance à un ordre ou par forme de vie religieuse, ainsi que par appartenance diocésaine et territoriale. S’y ajoutent un répertoire des personnes et institutions impliquées, ainsi qu’un index détaillé de près de 150 pages.

Le concept de »paysages monastiques« est ici employé avant tout comme catégorie spatiale et englobe l’ensemble des institutions religieuses ayant existé au Moyen Âge sur le territoire de la Saxe. Bünz souligne le caractère représentatif de la région, dans laquelle la plupart des grands ordres religieux étaient présents. Le choix de se concentrer sur le Land actuel tend toutefois à occulter d’autres institutions importantes situées dans des Länder voisins, qui appartenaient historiquement à l’un des territoires saxons aux frontières changeantes et entretenaient des liens étroits avec les établissements traités dans le Sächsisches Klosterbuch. Il faudra donc attendre la publication des manuels respectifs pour la Thuringe et la Saxe-Anhalt – celui pour le Brandenbourg existe déjà – afin d’avoir une vue d’ensemble pour les territoires saxons médiévaux.

Une spécificité de la Saxe réside dans son rôle de région clé de la Réforme protestante, ce qui entraîna une dissolution précoce de la plupart des monastères. Seuls deux monastères féminins cisterciens de Lusace ont survécu et subsistent encore aujourd’hui. Cette situation a également eu des répercussions sur la recherche, les monastères ayant été considérés avec scepticisme par les réformateurs puis par des historiens protestants. Ce n’est qu’à partir des années 1990 que leur étude scientifique a connu un nouvel essor, lequel culmine aujourd’hui dans la publication du Sächsisches Klosterbuch, qui ne doit toutefois pas en constituer l’aboutissement. En effet, ce manuel est destiné à servir de base à de futures recherches spécifiques aux ordres, à l’histoire régionale, mais aussi à des études de portée plus large. À ce titre, il présente également un intérêt certain pour la recherche française et, plus généralement, internationale.

La recherche monastique se prête particulièrement bien à des études transversales en raison même de la situation des monastères. D’une part, comme le souligne l’éditeur Enno Bünz, ceux-ci sont conçus sur un plan suprarégional par leur rattachement à l’Église pontificale et leur insertion dans des structures d’ordre; d’autre part, la forme organisationnelle du monastère les inscrit toujours aussi dans des contextes locaux et régionaux (cf. XVII).

Dans son introduction, Enno Bünz propose onze champs d’investigation potentiels pour des recherches comparatives qui revêtent d’une portée universelle et méritent donc d’être reproduites ici: 1. Les institutions dans l’espace, 2. Diversité de genre et composition sociale, 3. Fondateurs et groupes de fondateurs, 4. Transferts de monastères, 5. Transformations de monastères, 6. Culte, liturgie et pastorale, 7. Mouvements religieux et courants de réforme, 8. Gouvernement ecclésiastique princier et urbain, 9. Possessions et économie: seigneurie foncière, exploitation directe, termini, 10. Éducation, écoles, université et études, livres et bibliothèques, 11. Réforme et suppression des monastères.

À cela s’ajoutent plusieurs aspects du Sächsisches Klosterbuch qui me paraissent particulièrement importants pour l’historiographie française, car ils portent avant tout sur les relations, les transferts et les interconnexions. Il convient tout d’abord de mentionner les ordres et mouvements religieux issus de la France. Les monastères cisterciens saxons, par l’intermédiaire de leurs maisons mères, dérivent eux aussi de l’une des abbayes primaires – en l’occurrence Morimond pour le cas saxon – et sont intégrés aux structures de l’ordre. Il en va de même pour l’ordre des Antonins, né au XIe siècle dans la région de Grenoble et doté d’une organisation centralisée, qui était également représenté par un établissement en Saxe. Pour l’ordre des Célestins, moins répandu dans l’Empire au nord des Alpes, la France constituait également un point de référence essentiel. Leur fondation sur le mont Oybin, près de Görlitz, fut d’abord peuplée de frères français; le provincial français visita le couvent et, lorsque la région fut menacée par les hussites, certains moines se réfugièrent à Metz. Le Sächsisches Klosterbuch offre ainsi à la recherche française la possibilité d’analyser les réseaux monastiques français à partir d’études de cas solidement documentées.

Enfin, il convient de mentionner un thème qui, à mon sens, n’a pas encore fait l’objet d’une étude systématique et comparative à l’échelle européenne: la suppression des monastères. Presque tous les établissements recensés dans le Sächsisches Klosterbuch ont été dissous à la suite de la Réforme, et les notices individuelles analysent de manière approfondie ce processus. Des études comparatives s’imposent ici, éventuellement de nature diachronique, intégrant par exemple les suppressions intervenues lors de la Révolution française ou de la Desamortización espagnole. Elles offriraient un potentiel considérable pour des comparaisons fondées sur des critères précis, qu’il s’agisse des conséquences pour les membres des communautés, du devenir des biens mobiliers et immobiliers ou des transformations du paysage religieux d’un lieu ou d’une région.

Les trois volumes, totalisant près de 2 000 pages, se distinguent par une grande qualité et par une présentation visuellement attrayante. Les cartes méritent une mention particulière. Les volumes sont en outre richement illustrés par des reproductions en couleur de grande qualité: vues des bâtiments conservés, photographies anciennes, mais aussi images de sceaux, chartes, inscriptions, dalles funéraires, manuscrits, objets issus de fouilles, ainsi que des plans de situation et des cartes des possessions foncières monastiques. Les éditeurs et l’éditrice ont ainsi réalisé une œuvre impressionnante, appelée à constituer le fondement de toute recherche sur les monastères saxons, tout en suscitant, espérons-le, des études comparatives de portée suprarégionale et internationale.

1 Jens Schneider, Les monastères et leurs paysages. La notion des »Klosterlandschaften« dans la recherche allemande, dans: Francia 45 (2018), 211–217, DOI 10.11588/fr.2018.0.70117.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Robert Friedrich, Rezension von/compte rendu de: Enno Bünz, Sabine Zinsmeyer, Dirk Martin Mütze, Christian Schuffels, Alexander Sembdner (Hg.), Sächsisches Klosterbuch. Die mittelalterlichen Klöster, Stifte und Kommenden im Gebiet des Freistaates Sachsen, 3 Bde., Leipzig (Leipziger Universitätsverlag) 2025, CLXIII–1835 S., Abb., Karten (Quellen und Materialien zur sächsischen Geschichte und Volkskunde, Sonderband 1–3), ISBN 978-3-86583-816-2, EUR 224,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115313