De quoi le Moyen Âge est-il le nom? De cette interrogation est né un colloque qui s’est tenu en octobre 2021 à l’occasion du soixante-et-unième anniversaire de Frank Rexroth, professeur d’histoire médiévale à l’université de Göttingen, spécialiste de la culture urbaine et en particulier universitaire, du Moyen Âge et auteur, en 2018, de Fröhliche Scholastik. Die Wissenschaftsrevolution des Mittelalters (»Scholastique joyeuse. La révolution scientifique du Moyen Âge«). Les actes de cette rencontre, publiés en 2024, offrent un vaste panel de réflexions autour de la notion de Moyen Âge, de ses avantages, de ses limites et de ce que la médiévistique moderne peut en faire.
L’ouvrage est divisé en trois sections: la première est consacrée à l’histoire de la médiévistique, la deuxième à des champs de recherche déjà éprouvés et la troisième (en fait pas toujours très distincte de la deuxième) à un »élargissement des perspectives« (»Perspektiverweiterung«) autour de quelques thématiques et tendances contemporaines. Précisons d’emblée que l’angle ici adopté est presque exclusivement historien: ni la littérature, ni l’histoire de l’art, n’y sont abordés, et la philosophie ou l’histoire des sciences le sont essentiellement à travers un regard historisant. Ce qui est peut-être un peu dommage face à la volonté d’interdisciplinarité affichée par les éditeurs.
Les références francophones sont assez peu nombreuses dans ce volume: on compte trois allusions à Marc Bloch, deux à Lucien Febvre, quatre à Jacques Le Goff, une à Jean-Claude Schmitt, deux seulement à Henri Pirenne (alors que la question de la périodisation du Moyen Âge est au centre du recueil!) et à peine deux à Michel Foucault, ce qui peut surprendre eu égard à la très grande popularité de l’auteur de Surveiller et punir en pays germaniques, mais constitue peut-être en fait plutôt une bonne nouvelle, car cela nous évite des lectures à contresens de Foucault qui se sont fâcheusement multipliées ces dernières décennies.
Après une substantielle introduction qui pose bien le problème de la périodisation du millénaire médiéval, Marcel Bubert ouvre le volume en faisant l’historique des polémiques sur la définition de l’objet Moyen Âge. Folker Reichert propose ensuite un portrait croisé de deux grands historiens médiévistes presque exactement contemporains et dont les parallélismes de carrière sont éclairants: Ernst Kantorowicz et Carl Erdmann. Sans dissimuler que le premier est bien plus célèbre que le second, F. Reichert se dit néanmoins persuadé que le temps d’Erdmann viendra (»Doch auch seine Zeit wird kommen«, 47). L’article suivant, de Sita Steckel, interroge la notion du Moyen Âge central à travers l’œuvre de l’historien anglais Richard W. Southern dont les travaux ont souligné l’aspect novateur de cette période en relativisant son rapport à l’Antiquité. L’article suivant, de Catherine König-Pralong, est le seul à faire une large place à la philosophie médiévale, dont elle interroge la réception américaine. Karl Ubl propose ensuite un panorama (très synthétique) des réflexions sur la théologie politique, de Kantorowicz à Agamben, en aboutissant à des remarques intéressantes sur l’histoire du droit.
La deuxième partie commence par une contribution (elle aussi plutôt brève) de Dorothea Weltecke qui, s’interrogeant sur la notion de minorité au Moyen Âge, en soulève surtout les difficultés: la périodisation médiévale, pertinente dans plusieurs cas, fait problème dans beaucoup d’autres. Bernhard Jussen propose ensuite des statistiques montrant sans grande surprise, que c’est surtout à partir des années 1960 que l’on a commencé de remettre en question la notion de Moyen Âge. Steffen Patzold, quant à lui, revisite la notion d’Antiquité tardive et se voit fugitivement tenté d’isoler une nouvelle ère historique allant approximativement de 200 à l’an 1000. Grand spécialiste de la notion d’Europe, Klaus Oschema met à l’épreuve cette délimitation géographique dans le cadre d’une définition du Moyen Âge. Sa réflexion est idéalement prolongée par celle de Thomas Bauer qui interroge la pertinence d’inclure le monde arabe dans la mouvance du Moyen Âge européen. Seul article en anglais, la contribution de Patrick J. Geary est (peut-être pour cela) la plus provocatrice du volume: renvoyant dos-à-dos partisans de l’intégration et de la différenciation des cultures, il souligne la nécessité de repenser nos concepts à chaque nouvelle avancée dans la comparaison des temps et des civilisations.
La troisième partie aborde d’emblée, avec la contribution d’Uwe Israel, la question de notre rapport polémique au Moyen Âge: retraçant la polémique entre Michael Toch, chantre d’une culture juive dont l’influence et l’intégration au Moyen Âge aurait été continue, et Friedrich Lotter qui soutenait au contraire la thèse d’une présence juive plus diffuse et occultée, U. Israel nous appelle à la prudence dans l’étude d’un sujet aussi chargé émotionnellement. Par contraste, Hedwig Röckelein montre, dans l’article suivant, d’allure plus monographique, que les intellectuels de l’époque carolingienne, tout en constatant des incompatibilités entre sciences antiques (en particulier l’astronomie et la médecine) et christianisme, n’en étaient pas exagérément troublés. Wolfgang Eric Wagner nous transporte ensuite à l’autre bout du Moyen Âge, en nous montrant, par quatre analyses de cas précises, que les fauteurs de trouble (»Rabauken«) à l’université de Rostock aux XVe et XVIe siècles n’étaient absolument pas des marginaux, mais au contraire des rejetons de familles patriciennes souvent bien en cour auprès des plus hautes autorités ecclésiastiques. Également focalisé sur la fin du Moyen Âge, Benjamin Scheller analyse, pour sa part, les lettres étonnamment modernes par lesquelles les marchands de la maison Datini, à la charnière des XIVe et XVe siècles, proposent des pronostics commerciaux pour aider leurs clients à mieux gérer leurs affaires. On revient cependant aux sujets sensibles avec l’article de Kristin Skottki sur le racisme et l’antisémitisme médiéval, essentiellement consacré à la situation des juifs espagnols, thématique qu’elle estime nécessaire de traiter »dans une perspective postcoloniale et dans un esprit antiraciste« (»mit einer postkolonial inspirierten und rassismuskritischen Perspektivierung«, 421).
L’ouvrage se conclut sur un long article d’un des trois éditeurs du volume, Jan-Hendrik de Boer, qui à la fois se rattache à la troisième section du recueil et lui fournit une conclusion générale: construit autour de quatre exemples, il illustre le thème de l’»insécurité« (»Unsicherheit«), dans l’idée que ce concept éminemment actuel trouve, de manière particulièrement idéale, des échos dans ce que le Moyen Âge peut nous en dire.
En fin de compte, il s’agit là d’un volume important qui, de manière presque toujours extrêmement prudente et nuancée, met exemplairement en lumière la difficulté des historiens médiévistes d’aujourd’hui à cerner la notion de Moyen Âge, tout en affirmant leur conviction que la réflexion sur cette période de notre civilisation peut puissamment nous aider à comprendre notre présent.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Alain Corbellari, Rezension von/compte rendu de: Jan-Hendryk de Boer, Marcel Bubert, Katharina Ulrike Mersch (Hg.), Die Mediävistik und ihr Mittelalter, Berlin, Boston (De Gruyter Oldenbourg) 2024, XI–484 S., s/w Abb. (Europa im Mittelalter, 45), DOI 10.1515/9783111216140, ISBN 978-3-11-078453-4, EUR 109,95., in: Francia-Recensio 2026/1, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115315





