Curieux ouvrage imprimé en 2025, mais dont les textes étaient prêts à l’impression avant 2023: si dans la bibliographie est mentionnée l’édition de la Chronique d’Ernoul par Peter Edbury et Massimiliano Gaggero (2023), co-directeur du volume recensé ici, il est spécifié en note 1 page 9 qu’il n’a pas été possible de s’y référer et que c’est au lecteur de faire le travail: pauvre lecteur, quelque peu malmené à travers le livre.
Dans leur introduction (7–9), les directeurs rappellent la vitalité des études de philologie et de littérature pour les échanges avec l’Orient latin et présentent le contenu de l’ouvrage (un historien ne pourra que tiquer, dès la cinquième ligne, sur »Saint-Jean d’Acre«1, appellation de l’époque moderne alors que dans les textes étudiés dans le volume on ne trouvera qu’»Acre«). Relevons que ces textes, de longueurs diverses, sont en français (quatre), italien (cinq) et anglais (un).
Catherine Croizy-Naquet et Sara Pezzimenti traitent de l’Estoire de la guerre sainte (11–43), qu’elles ont toutes les deux éditée, la première chez Champion en 2014, la seconde dans sa thèse à l’université de Sienne en 2012: un seul manuscrit complet a été conservé de ce récit en vers de la croisade du roi Richard, aussi s’intéressent-elles à un motif récurrent, »l’exercice du pouvoir royal, autour de la notion de consilium et de collégialité«, que l’on retrouve dans d’autres textes historiographiques. Paolo Rinoldi étudie un autre motif, celui de la »Sainte légion«, c’est‑à‑dire de l’armée céleste, dans les chansons de geste (45–59) du cycle de la croisade, avec une attention particulière aux noms des saints: Georges, Mercure, Démétrius, mais aussi Michel, Denis, Maurice, Pierre, Paul, Barthélemy, Blaise et même Barbe. Stefano Resconi examine l’image des croisades entre réalité historique et idéalisation courtoise dans le Roman du châtelain de Coucy et de la dame de Fayel (61–84), composé par le trouvère Jakemes vers 1300 et dont le cadre serait la troisième croisade, mais avec une relation intertextuelle avec le Tournoi de Chauvency de Jacques Bretel (1285); l’auteur utilise aussi l’iconographie, des miniatures et un sceau.
Peter Edbury présente des traités de lois écrits en langue d’oïl dans l’Orient latin (85–94): Leis Willelme, Assises de Jérusalem, Livre au Roi, Livre de forme de plait de Philippe de Novare, Livre de Jean d’Ibelin, Livre des Assises de la cour des bourgeois, Livre du pledeant et du plaidoyer, Assises de Romanie. Ce dernier traité nous amène à la Grèce franque, avec l’étude d’Alice Colantuoni sur la Chronique de Morée (95–129), où, pour le texte français, elle ne fait référence qu’à son édition donnée dans sa thèse de 2017 qui n’est toujours pas publiée et non aussi à l’édition de Jean Longnon pour la Société de l’histoire de France en 1911, disponible en ligne; elle examine la tradition et l’organisation narrative du texte. Nous passons ensuite à Chypre où Daniele Baglioni démêle avec prudence la circulation du lexique (131–148) entre le grec, le français, le latin, l’italien, l’arabe.
La seconde partie du volume est consacrée à l’Estoire d’Eracles. Massimiliano Gaggero retrace les premières phases de la transmission de l’Estoire d’Eracles (149–197), la traduction française du Chronicon de Guillaume de Tyr († 1184/1186) à laquelle a été jointe la Chronique d’Ernoul (1100–1231), rédigée en France du Nord, Première continuation de Guillaume de Tyr. Il rappelle la tradition manuscrite de l’Eracles, avec des témoins plus nombreux en Occident qu’en Orient d’environ 1250 à 1325. Ceux-ci sont étudiés en grand détail codicologiquement et textuellement avant d’établir un nouveau stemma. Nous restons dans l’étude des manuscrits avec les deux de la Continuation d’Acre passés d’Orient en Occident, par Anna Maria di Fabrizio (199–220). Là, nouveau problème pour le lecteur qui chercherait la mention d’une édition, A. M. di Fabrizio se référant seulement aux manuscrits: il n’a cependant plus à se soucier car la Continuation d’Acre est devenue la Continuation Colbert-Fontainebleau dans l’édition procurée par P. Edbury et M. Gaggero en 2023. Luca Sacchi poursuit de la Continuation d’Acre/Colbert-Fontainebleau à la Gran Conquista de Ultramar (221–247), une compilation castillane du cycle de la première croisade et de l’Eracles, l’auteur se focalisant sur les chapitres 504 à 562, qui ont leur source dans la Continuation. Enfin, on revient à une étude du lexique avec Pantalea Mazzitello, qui recherche les gallicismes dans la version toscane de l’Estoire d’Eracles (249–267).
Suivent une bibliographie très utile (271–304)2, des index des auteurs et personnages cités (305–308), des auteurs modernes (309–314), des œuvres médiévales (315–317), des manuscrits et imprimés anciens (319–321) et les résumés en français des contributions (323–325).
Ce volume montre effectivement que les études philologiques et littéraires sur les récits de croisade et les histoires de l’Orient latin se portent bien, mais il est regrettable que des références bibliographiques aient été obsolètes dès avant sa publication.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Jacques Paviot, Rezension von/compte rendu de: Massimiliano Gaggero, Filippo Pilati (dir.), L’Expérience des croisades et les échanges culturels au Moyen Âge tardif, Paris (Classiques Garnier) 2025, 328 p. (Rencontres, 646; Civilisation médiévale, 61), ISBN 978-2-406-17445-5, DOI 10.48611/isbn.978-2-406-17567-4, EUR 25,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115319





