Le nouvel ouvrage de Patrick Geary est à la fois un essai et un manuel à destination de la communauté scientifique francophone. C’est un plaidoyer en faveur de ce qu’apportent les recherches en génétique pour les sciences sociales. Il se fait l’écho d’études récentes menées en particulier dans le cadre du programme HistoGenes dont Patrick Geary fait partie.
Les trois premiers chapitres de cet ouvrage se présentent comme un manuel de génétique pour développer de manière très claire et pédagogique les méthodologies et les outils employés à l’heure actuelle. P. Geary commence par rappeler les implications politiques et idéologiques d’une utilisation de la biologie en histoire et en archéologie par le passé (chapitre 1: »L’héritage dangereux de l’histoire racialisée«). Cette historicisation de l’objet est nécessaire pour comprendre les réticences de la communauté scientifique à se tourner vers l’étude génomique. Le lourd héritage de Kossinna dans le cadre de la Rassenkunde et sa récupération par l’idéologie nazie a lourdement dévalorisé l’apport de la biologie en sciences humaines. Certains historiens redoutent que les nouvelles technologies en matière génétique réaffirment ces vieilles idées. Par ailleurs, P. Geary rappelle dès ce chapitre que l’utilisation de l’ADN moderne est problématique dans les analyses pour le haut Moyen Âge (et toutes les périodes anciennes). Le danger réside dans l’extrapolation que l’on peut faire à partir de ces données en partant du principe que le profil génétique d’une population est inchangé depuis des siècles. L’ADN ancien permet d’étudier l’histoire des populations, même si son séquençage pose des problèmes spécifiques comme le montre le chapitre 2 (»Les données génétiques en tant que sources historiques«). Dans ce chapitre, l’auteur énumère les principes généraux de la génétique qui rappelleront certainement aux chercheurs les cours (lointains) du lycée et seront l’occasion d’une révision ainsi que d’une mise à jour. Les nouvelles méthodes dues au Next-Generation Sequencing (NGS) permettent un séquençage massif de l’ADN, à partir en particulier de l’os pétreux. On privilégie deux zones du génome qui échappent largement aux effets de la recombinaison: le chromosome Y et l’ADN mitochondrial pour reconstituer des haplotypes, puis des haplogroupes. L’étude de l’ADN recombiné complète les études pour reconstituer l’ascendance totale d’un individu. Dans le chapitre 3 (»Conférer un sens aux données génomiques«), l’auteur présente les principaux types d’analyses menées à partir des données obtenues: celle en composantes principales (APC) et en métissage génétique. P. Geary accompagne ses explications de représentations des résultats obtenus ou de schémas pour comprendre comment sont modélisées les données. D’autres méthodes ont été développées pour analyser la parenté biologique et l’identité par descendance, qui permettent de remonter jusqu'aux 5-6 degrés de parenté biologique. Chaque fois, P. Geary décrit les potentialités de ces analyses ainsi que leurs limites. Il reconnaît que ces outils sont imparfaits et doivent être croisés avec des données archéologiques et textuelles. La génétique ne saurait être utilisée seule pour comprendre les dimensions sociales et culturelles des sociétés. L’archéologie est fondamentale et les analyses génétiques sont à combiner avec d’autres analyses par exemple isotopiques.
Ces trois premiers chapitres constituent un condensé théorique essentiel pour passer à une mise en pratique dans le cadre du programme HistoGenes. P. Geary prévient aussi des dangers d’une interprétation rapide et sans maîtrise des outils génétiques qui peut aboutir à des conclusions erronées. Avant la bibliographie, l’ouvrage contient un lexique détaillé qui reprend tous les termes techniques employés. Cette aide est un outil précieux pour ceux qui ne sont pas encore familiers des études génomiques.
Dans le dernier chapitre (»Vers une histoire génomique intégrée du bassin des Carpates«), P. Geary présente quelques résultats obtenus par l’équipe internationale qui travaille sur le bassin des Carpates entre le IVe et le Xe siècle. Cet espace a connu de grands changements que l’on a du mal à appréhender par les sources écrites qui, quand elles existent, nous renseignent peu sur les structures et les pratiques sociales. Les recherches actuelles portent sur l’impact des migrations de population et sur les mobilités dans cette région à travers les fouilles d’une centaine de sites et l’analyse de 6 500 génomes. Après un aperçu historique de la Pannonie jusqu’au VIe siècle, l’auteur présente les avancées rendues possibles grâce aux analyses génétiques pour les Huns, les Lombards, les Avars et finit par le processus de la slavisation. Les études génomiques permettent de comprendre si les déplacements des populations furent lents, avec une recombinaison progressive des ADN qui témoignent de métissage ou rapide avec l’apparition d’individus dont le génome est inédit dans la région. Les différentes recherches montrent qu’il faut remettre en cause la relation entre ascendance et tradition culturelle, car on voit des groupes de même origine aux pratiques culturelles et sociales différentes, en particulier dans des cimetières en Hongrie. Les différents sites témoignent du fait que les pics de mortalité importants ne conduisent pas les communautés à abandonner l’attention aux défunts, comme l’atteste l’analyse des tombes datant de la peste. Par ailleurs, l’étude de l’ascendance permet de montrer que, dans bien des cas, l’organisation est patrilocale et que les femmes viennent de l’extérieur. Les couples sont à six degrés de parenté ou plus, ce qui prouve une conscience de l’ascendance dans un certain nombre de sites.
Cet ouvrage souligne le potentiel des découvertes faites en génétique et la venue d’une nouvelle ère, celle de l’archéogénétique. L’auteur plaide pour une histoire combinée. La génétique n’est pas le nouveau graal des sciences humaines et ne remplacera pas les études interdisciplinaires. Les résultats obtenus complètent, se (re)combinent avec les sources archéologiques et écrites. Pour le bassin des Carpates, de nombreuses études en cours de publication permettront de compléter, de préciser des points abordés. Grâce à cet ouvrage, la communauté scientifique est mieux armée pour comprendre la méthodologie et la représentation des résultats dans les futurs articles qui seront tous en open access.
P. Geary met à la disposition de la communauté scientifique un ouvrage complet et très clair, un véritable outil pour les nombreuses études à venir qui prendront en compte le profil génomique des individus. Gageons que le séquençage de l’ADN ancien se généralisera notamment en France et en Europe méridionale, afin de compléter les bases de données et de réaliser des analyses à une échelle plus large alors que le programme HistoGenes touche à sa fin.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Claire de Cazanove Hannecart, Rezension von/compte rendu de: Patrick J. Geary, Comment la génétique réécrit l'histoire du Moyen Âge, Paris (CNRS Éditions) 2025, 176 p., ISBN 978-2-271-15537-5, EUR 23,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115320





