Cet imposant volume, issu d’une thèse qui à l'origine comptait encore mille pages de plus, donne la première édition critique de l’œuvre complète de Gottfried de Haguenau, entourée d’une introduction (3–106) et d’un commentaire (297–849). Ni Gottfried, ni son œuvre ne sont très connus. Tout ce que l’on sait de lui provient des indications qu’il fournit lui-même, de son épitaphe conservée à l’église Saint-Thomas de Strasbourg et de quelques chartes de son chapitre (voir en annexe le texte des chartes, 863–865, et la reproduction de son épitaphe, 866–867). Né au milieu du XIIIe s., sans doute à Haguenau, et mort le 26 septembre 1313, il est présenté comme physicus (c.-à-d. medicus) et canonicus ecclesie S. Thome Argentinensis. Il est probable qu’il ait étudié la médecine et la théologie à Paris avant de diriger l’école cathédrale de Bâle, mais l’évêque ne lui donnant pas ce qui lui avait été promis, il l’aurait quittée en laissant sur le linteau de la porte l’inscription: Non nego nec tego, quod ego, qui rego, cum lego, dego, »je ne nie pas ni ne cache que moi, qui dirige l’école, je vis (mal) quand j’enseigne«, un mystérieux hexamètre rimé, que l’auteur lui-même explique et qui annonçait déjà le genre d’obscurités et d’acrobaties poétiques qui caractérise le plus souvent son œuvre. Celle-ci comprend quatre épitaphes en hexamètres léonins de Conrad III de Lichtenberg, évêque de Strasbourg de 1273 à 1299, un »des grands mécènes de l’art et de la littérature au XIIIe s.« d’après Joachim Bumke (Mäzene im Mittelalter, 1979, 259), quatre poèmes lyriques en vers rythmiques sur la Vierge Marie, sept inscriptions en hexamètres léonins pour la grande cloche de Notre-Dame de Strasbourg, dix‑huit exemples d’hexamètres rythmiques (dont celui du linteau de Bâle), trois poèmes en l’honneur de Jean I de Dürbheim, évêque de Strasbourg de 1306–1328, dans lesquels le nom de Iohannes en fin de vers est décliné à tous les cas, une lettre métrique de dédicace à l’évêque Conrad en hexamètres léonins, le Liber sex festorum beate Virginis, son œuvre majeure en 4054 versus unisoni, composé entre 1293 et 1300, qui est le plus long poème médiolatin sous cette forme et qui occupe donc la plus grande partie de l’édition (133‑283) et du commentaire (369–806), un poème d’invective contre les détracteurs de son Liber, un livre de gloses sur celui-ci, un traité sur les trois types de palindromes (per dictiones – difficile ad componendum, per syllabas – difficilius, et per litteras – difficillimum) et, enfin, deux petits poèmes en moyen haut allemand.
Toute cette œuvre semble bien n’avoir été conservée que par un seul manuscrit, sans doute autographe, de la bibliothèque de Strasbourg, qui fut malheureusement détruit, comme celui du fameux Hortus deliciarum, par un bombardement dans la nuit du 24 au 25 août 1870 pendant la guerre franco-prussienne. Par chance, l’historien alsacien Charles Schmidt en avait fait une copie en 1861 (ms. S), que nous avons conservée (Strasbourg, Bibliothèque nationale et universitaire, MS. 4.913). C’est elle qui a servi de base à l’édition. Seul un autre manuscrit (ms. M), de la fin du XVe s. (Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Clm 24539, fol. 68r–82v), contient aussi les »lateinische Schülerverse« de Gottfried. Pour compléter ces deux témoins, Klaus Pfützenreuter a aussi collationné tous les extraits qui avaient pu être édités ici et là par différents savants (Johann Michael Moscherosch [1653], Philippe André Grandidier [Joseph Liblin 1866], Jeremias Jacob Oberlin [1770], Johann Heinrich Prox [1786], Eberhard Gottlieb Graff [1826], Friedrich Heinrich von der Hagen [1838], Édélestand du Méril [1843] et Rudolf Carel Meijer [1874]) et tenu compte de l’édition sans apparat que Volker Schupp avait donnée des Mariencantilenen (1983) et du Liber (2018). Comme l’explique l’auteur dans l’introduction, la copie de Schmidt n’était manifestement pas très scrupuleuse (55): il a souvent mal résolu les abréviations, donné des terminaisons fautives, laissé des vers incomplets ou des rimes défectueuses (59–60). Une partie de ces défauts avait été corrigée par Schupp, mais, comme le révèle clairement l’apparat critique, les nombreuses interventions de l’éditeur améliorent considérablement le texte, qui est ici bien plus fiable. Dans quelques cas très rares, les corrections ne semblent pas nécessaires: ainsi p. 133, ligne 10 dans capitulorum et partium eorundem (texte de S et de Schupp), le eorum, corrigé en earum par Pfützenreuter, peut s’expliquer par un accord avec les deux substantifs; p. 135, v. 50 (mens nequit nec scema nec sufficit omne poema, texte de S et de Schupp), je ne vois pas – et l’auteur ne l’explique pas – pour quelle raison il faudrait corriger le premier nec en aut.
Non seulement, on a avec ce volume une excellente édition de toute l’œuvre de Gottfried, mais celle-ci est en outre éclairée par une riche introduction, qui aborde évidemment la question de l’auteur, celle de Strasbourg comme centre littéraire – sur l’identification du dédicataire du Waltharius dans le prologue de Geraldus avec l’évêque Erchanbald de Strasbourg (p. 11), il faudrait renvoyer à Walter Berschin, qui a définitivement assuré celle-ci dans »Erkanbald von Strassburg (965–991)«, Zeitschrift für die Geschichte des Oberrheins 134 (1986), 1–20 –, la datation des textes, leur public, manifestement scolaire et clérical, les sources (notamment Grégoire de Tours, Bède et Adamnan, Matthieu de Vendôme, un Ps.-Anselme de Canterbury, la Legenda aurea et le Libellus de Nativitate sanctae Mariae, l’évangile du Ps.-Matthieu, Guillaume de Tyr et Jean de Würzburg, la Poetria Nova de Geoffroi de Vinsauf, Thomas d’Aquin, l’Historia scholastica de Pierre le Mangeur), les auteurs bilingues du Moyen Âge, les questions de prosodie et de rimes, les particularités lexicales, morphologiques et syntaxiques, les figures rhétoriques, l’état de la recherche, la place de l’auteur dans l’histoire littéraire, et bien sûr, la tradition manuscrite, le stemma et les principes d’édition. Tout cela est mené avec soin et érudition, mais c’est surtout le commentaire diluvien qui offre l’aide la plus précieuse au lecteur. Pour chaque texte, l’éditeur y explique son contexte historique, son genre littéraire et sa structure, en paraphrase le contenu et identifie le type de vers utilisé, puis fournit vers par vers des explications de tous ordres (lexique, syntaxe, loci similes, figures, mots rares, sens nouveaux, néologismes, licences prosodiques, identifications des lieux et des personnes, problèmes de texte, etc.) et fournit souvent pour les vers les plus complexes ou trop obscurs, qui sont fréquents chez Gottfried, d’éclairantes traductions. Il faut rendre grâce à l’auteur d’avoir eu la patience et le courage de fournir autant d’indications au lecteur, qui sans elles aurait souvent bien de la peine à comprendre ce qu’il lit. Pour ne donner qu’un exemple, quel latiniste serait à même de comprendre, sans les explications fournies dans le commentaire p. 824 et 825, des vers tels que Ara mari cara, pene par, ac ir amara (290) ou Si pir ponis in ir, pir in ir, non ir furit in pir (825)?
Gottfried est friand des acrobaties poétiques et bien éloigné, il faut le reconnaître, de notre conception moderne de la poésie, mais je ne voudrais pas laisser l’impression qu’il n’est que cela et qu’il est responsable, comme l’avait écrit Schmidt, d’un »massacre de la langue latine« (45). Son opus magnum sur les six fêtes de la Vierge (Immaculée conception, 8 décembre, 1358 vers; Nativité de la mère de Dieu, 8 septembre, 828 vers; Annonciation, 25 mars, 648 vers; Noël, 25 décembre, 338 vers; Purification de Marie au Temple, 2 février, 250 vers; Assomption, 15 août, 262 vers) a été considéré tantôt comme une épopée mariale, notamment en raison des échos à Virgile et Lucain présents dans le tableau de la bataille d’Hastings (v. 355–442), rare passage un peu connu de l’œuvre, tantôt comme une Vita Mariae, mais l’éditeur a raison de le présenter comme un poème didactique, un Lehrgedicht, dont »le but est d’édifier ses lecteurs et de les encourager à suivre la vraie foi« (397). Du point de vue métrique, c’est un tour de force devant lequel un latiniste ne peut que s’incliner, mais malgré bien des obscurités, c’est aussi une œuvre qui ne manque pas ici et là d’un certain charme dans ses passages historiques (comme celui de la bataille d’Hastings) et hagiographiques (comme ceux du miracle d’Elsin, v. 482–604, et du miracle de Théophile, v. 829–914). On peut donc espérer que cet ouvrage monumental attirera l’intérêt des chercheurs sur ce curieux poète alsacien, qui ne méritait pas de rester aussi longtemps dans l’ombre.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Jean Meyers, Rezension von/compte rendu de: Klaus Pfützenreuter (ed.), Gottfried von Hagenau. Das lateinische und mittelhochdeutsche Werk in Vers und Prosa, Stuttgart (Hiersemann) 2024, XVI–939 S., Abb. (Quellen und Untersuchungen zur Lateinischen Philologie des Mittelalters, 28), ISBN 978-3-7772-2414-5, EUR 198,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115323





