L’ouvrage de C. Rolker est le sixième volume publié dans la collection History of Medieval Canon Law, dirigée par Wilfried Hartmann et Kenneth Pennington. L’auteur, professeur de sciences auxiliaires de l’histoire à l’université de Bamberg, s’est formé à Constance et Oxford, avant de soutenir une thèse à l’université de Cambridge sur le droit canonique dans la correspondance d’Yves de Chartres († 1115), puis une habilitation à l’université de Constance. Il est donc à la fois le produit des écoles historiographiques allemande et anglo-saxonne, tout en étant un fin connaisseur de la bibliographie française. Son livre est consacré aux collections canoniques dans l’Occident latin entre la fin du Xe et le milieu du XIIe siècle, c’est-à-dire avant la diffusion du Décret de Gratien (vers 1140), qui représente un tournant majeur dans l’histoire du droit canonique. Cette collection ouvre en effet la période dite »classique«, allant de 1140 à 1234 et symbolisée par les progrès de la législation pontificale et de la doctrine juridique produite par les écoles.

L’étude des collections canoniques antérieures à Gratien a longtemps été dominée par l’œuvre de l’historien français Paul Fournier, auteur d’une monumentale Histoire des collections canoniques en Occident, publiée en deux volumes, en 1931 et 1932. Cette somme fut largement renouvelée par deux instruments de travail, conçus au tournant des XXe et XXIe siècles: le guide bibliographique de Lotte Kéry, Canonical Collections of the Early Middle Ages (ca. 400–1140), paru en 1999 dans la collection History of Medieval Canon Law, et le CD-Rom de Linda Fowler-Magerl, Clavis canonum, publié en 2005 avec une présentation détaillée des compilations indexées par incipit, explicit, rubrique et inscription des canons. Mais ces deux outils remarquables, qui donnaient accès à près de soixante-dix ans de recherches accumulées depuis Fournier, n’étaient pas des synthèses historiques comparables à l’Histoire des collections canoniques en Occident. Plus récemment, The Cambridge History of Medieval Canon Law, parue en 2022 sous la direction d’Anders Winroth et John C. Wei, constituait bien une vaste synthèse historique, mais accordait peu de place aux collections canoniques, compte tenu de l’ampleur du projet. Cette Cambridge History ne consacre aux sources des XIe et XIIe siècles qu’une trentaine de pages en deux chapitres dont l’un est d’ailleurs signé par C. Rolker. C’est dire tout l’apport de l’ouvrage dont il est question ici.

Ce projet s’est nourri, pendant près de dix ans, des progrès de la numérisation des manuscrits médiévaux, qui a permis à l’auteur de consulter un grand nombre de témoins inédits et de reprendre à nouveaux frais l’étude de plusieurs œuvres importantes, comme les recueils du cardinal Deusdedit et d’Anselme de Lucques ou la Collectio Caesaraugustana. Mais cette synthèse s’est aussi appuyée sur les projets éditoriaux qui se sont développés depuis le début du XXIe siècle, comme les travaux de Martin Brett sur les collections attribuées à Yves de Chartres. C. Rolker s’est ainsi attaché à décrire non seulement les œuvres majeures, comme le Décret de Burchard, la Collection en 74 titres ou la Panormia, mais aussi les compilations moins connues, souvent anonymes, qui ont pu exercer une influence indirecte considérable, comme l’a montré Linda Fowler-Magerl. Pour ce faire, l’auteur n’a pas adopté un plan strictement chronologique, pas plus qu’il n’a classé ces textes entre collections réformatrices et anti-réformatrices, sur le modèle de Fournier. Il s’est en fait davantage attaché à présenter la production canonique du Moyen Âge central en fonction des quatre types d’acteurs qui ont composé ces recueils: le milieu épiscopal, le monde monastique, les réformateurs grégoriens et le monde des écoles.

C. Rolker rappelle d’abord, dans un chapitre introductif (1–19), l’importance des collections canoniques pour la réception des normes ecclésiastiques durant la période préclassique. Ces compilations, qui ne contenaient à l’origine que des canons de conciles et des décrétales de papes, se chargèrent dès la période carolingienne d’extraits des Pères de l’Église, des règles monastiques et de la législation séculière en matière ecclésiastique. Le droit canonique de l’époque ressemblait donc moins à un corps de doctrines cohérent qu’à un ensemble disparate de textes auxquels l’Église reconnaissait une certaine autorité. Cette norme était d’autant plus délicate à saisir qu’un même texte, ainsi transmis, pouvait varier, d’une collection à l’autre, tant dans son attribution que dans son découpage et même dans sa rédaction, en fonction des sources, de la rigueur, mais aussi de l’orientation doctrinale du compilateur. C’est la raison pour laquelle le droit canonique de l’époque ne peut se comprendre qu’à travers l’analyse comparée de toutes les compilations qui circulaient dans le monde latin, qu’elles aient été largement diffusées ou plus confidentielles, récentes ou déjà anciennes, mais toujours en usage. C. Rolker développe ensuite quatre chapitres consacrés aux quatre milieux producteurs de collections canoniques entre la fin du Xe et le milieu du XIIe siècle.

La production canonique du milieu épiscopal (20–83) s’ouvre sur le Décret de l’évêque Burchard de Worms († 1025), qui constitue l’œuvre fondamentale de la période, tant par son ampleur que par sa diffusion. Sont également étudiés les liens du Décret de Burchard avec la Collection en 12 parties, composée à Freising au début du XIe siècle, ainsi qu’avec des recueils italiens. Le chapitre suivant, sur le droit canonique monastique (84–185), présente en particulier les compilations de l’abbé Abbon de Fleury († 1004), la Collection en 5 livres, composée en Italie dans un contexte bénédictin, la Collection en 74 titres, véritable manifeste de la réforme de l’Église d’inspiration monastique, et la Collection de Farfa, compilée vers 1100 pour défendre les droits de cette abbaye. Le chapitre sur la production canonique des milieux réformateurs (186–286) commence par interroger la notion même de »collection grégorienne«, que l’historiographie a eu tendance à réduire, depuis les années 1970, aux recueils liés à la personne ou aux idées du pape Grégoire VII. C. Rolker étudie donc les œuvres des cardinaux et réformateurs grégoriens, actifs à la charnière des XIe et XIIe siècles: Atton de Saint-Marc, Deusdedit, Anselme de Lucques, Bonizo de Sutri et Grégoire de Saint-Chrysogone, auteur du Polycarpus, sans oublier la Collectio Tarraconensis, qui témoigne de la réception de la politique de Grégoire VII en Aquitaine et en Catalogne. Le chapitre sur la production canonique des écoles (287–420) insiste sur l’émergence d’un milieu de maîtres, porteurs de nouvelles méthodes de débat et d’analyse des textes. Il se manifeste dans le monde anglo-normand, avec la Collectio Britannica et celle attribuée à Lanfranc du Bec († 1089), mais aussi dans le Décret d’Yves de Chartres, le recueil d’Alger de Liège, ainsi que dans la Tripartita et la Panormia, que C. Rolker considère être davantage les produits d’une école que du seul Yves de Chartres. Sa présentation se termine par une étude fouillée de la Caesaraugustana dont les remaniements sont contemporains du Décret de Gratien. La contribution des conciles pontificaux au droit canonique des XIe et XIIe siècles est traitée, à part, dans un dernier chapitre rédigé par Robert Somerville (421–452).

C. Rolker ne s’est pas contenté de dresser un inventaire des compilations qu’il décrit. Son livre présente souvent le contenu juridique de ces œuvres, en plus de leurs origine, datation, sources et structure. Il fournit en outre plusieurs études originales, comme l’analyse comparée des canons des collections grégoriennes sur l’élection pontificale, ou l’historiographie des différentes versions de la Caesaraugustana. Il contient enfin une abondante bibliographie (461–509) et de très utiles index des collections canoniques, des conciles, des manuscrits et des lettres pontificales, en plus de l’index général des personnes, lieux et matières (511‑538). Certes, tous les recueils de la période ne sont pas étudiés en détail par l’auteur. Certains, et non des moindres (Collection en 183 titres, Collection en 3 livres), sont seulement évoqués pour illustrer son propos, si bien que cette synthèse, aussi précise soit-elle, ne dispense pas toujours de revenir aux instruments de Lotte Kéry et de Linda Fowler-Magerl, et même parfois aux deux volumes de Fournier. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage de C. Rolker constitue désormais la référence indispensable à tout historien qui souhaite travailler sur les collections canoniques des XIe et XIIe siècles.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Thierry Kouamé, Rezension von/compte rendu de: Christof Rolker, Canon Law in the Age of Reforms (ca. 1000 to ca. 1150). With Contributions by Robert Somerville, Washington, D. C. (The Catholic University of America Press) 2023, XXVI–538 p. (History of Medieval Canon Law, [6]), ISBN 978-0-8132-3757-2, DOI 10.2307/jj.9669318, USD 75,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115326