En 719, Otmar († 759) devint abbé du monastère de Saint-Gall. En 2019, ce fut l’occasion de célébrer le 1300e anniversaire de cet évènement par l’organisation d’un colloque international dont les actes sont présentés ici. Comme le titre de l’ouvrage l’indique, le volume n’est pas conçu avec une approche biographique, mais il représente un véritable panorama des mondes mérovingien et carolingien du VIIe au IXe siècle. Ce choix est très judicieux car, autant la vie d’Otmar reste peu connue – à travers quelques récits hagiographiques – autant il est clair qu’à cette époque, marquée par de nombreux changements politiques et religieux, l’abbaye est devenue un véritable centre suprarégional. Le volume représente donc l’occasion d’aborder toute sorte de sujets autour d’Otmar, sa communauté, la région et leurs liens avec le royaume des Francs alors en pleine mutation. Quinze études précédées d’une introduction détaillée, constituent ainsi un véritable livre sur le haut Moyen Âge, divisé en chapitres cohérents plutôt qu’une simple collection de contributions plus ou moins disparates comme on aurait pu le craindre. La plupart d’entre eux – douze si l’on inclue l’introduction – sont écrits en allemand, deux en français et deux en anglais.
Toutes les recherches de ce livre ne peuvent, bien sûr, pas être présentées ici, mais évoquons tout de même quelques aspects et idées qui témoignent de la richesse et de la diversité des thèmes et qui susciteront, on l’espère, la curiosité des futurs lecteurs. G. Blennemann, S. Scholz, C. Dora, M. van der Meer et A. Diem s’intéressent à Otmar lui-même, dont la principale source est sa Vita, suivie des Miracula issus tous les deux de la plume de Walahfrid Strabon. On y trouve ainsi ce texte en latin – sur la base de l’édition de G. Meyer von Knonau (1870) –, accompagné d’une traduction en anglais. L’œuvre pose la question de savoir à quel point un personnage destiné à créer une identité collective, doit être charismatique et »hors norme«. En effet, la culture monastique est basée sur la collectivité, ainsi que la soumission et l’effacement de l’individu. Un autre thème discuté depuis longtemps et abordé ici par notamment M. Gaillard et R. Meens, porte sur le lien entre Otmar et Saint-Gall d’un côté, et le prétendu réseau monastique colombien, de l’autre côté. Rien ne prouve, de façon sûre qu’Otmar était réellement un élève du fameux moine irlandais, de même que les liens entre Saint-Gall et les monastères colombiens les plus importants restent incertains. Vers 745, Otmar réussit à consolider la réputation de sa communauté, comme le prouve la hausse considérable des donations. Les revenus du monastère augmentaient à cette époque au point que l’abbé pouvait même acheter à son tour des biens. Saint-Gall a, par-là, multiplié ses liens avec les élites régionales et a fini par devenir un centre religieux, social et économique. C’est donc aussi, selon son hagiographe, un aspect économique – l’avarice du comte Warin – qui a mené à la destitution de l’abbé et son emprisonnement. Il est connu que les monastères de l’époque servaient de prison; il est par contre difficile d’imaginer, concrètement, cette privation de liberté. L’étude de G. Schwedler s’avère à ce sujet particulièrement instructive. Elle met en lumière les objectifs – un changement suscité par une mise à l’écart; mais aussi la volonté de faire oublier une personne et diminuer par-là son influence –, et elle s’intéresse aux conditions de cet »exil monastique«, comme il faut désormais l’appeler: le détenu n’est effectivement pas toujours enfermé dans une cellule individuelle, et malgré certaines tonsures imposées – comme dans le cas de Tassilon de Bavière – il ne devient pas non plus moine à part entière de la communauté. Pour revenir à Saint-Gall, l’abbaye se présente ainsi, dans le jeune royaume carolingien, comme centre désireux de préserver une indépendance vis-à-vis du pouvoir épiscopal, tout en restant ouvert aux besoins de la société locale. C’est ici que le culte de saint Gall a joué un rôle majeur, surtout après la mort d’Otmar: le fondateur et saint patron du monastère devint alors la figure d’identification principale, dont la force d’attraction était renforcée par des nouvelles messes. Évoquons encore, à la fin de notre présentation l’étude de W. Haubrichs sur des problèmes d’ordre linguistique: l’époque carolingienne est marquée par une volonté de christianisation en profondeur, même dans les régions qui étaient germanophones. Il a donc fallu créer des outils pour rendre les textes religieux fondamentaux accessibles. À côté des traductions, les moines ont surtout élaboré des glossaires, des collections de mots et des listes de synonymes permettant de saisir tout un champ sémantique d’un mot latin en dialecte vernaculaire. Grâce à ce travail fondamental, le lecteur ou le traducteur était en mesure d’en saisir le sens, et intellegere est devenu l’un des termes centraux de l’époque. Trois registres consacrés aux lieux, aux personnes et aux synodes facilitent le travail avec ce très beau volume, qui trouvera, on le souhaite, beaucoup d’utilisateurs.
Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:
Klaus Krönert, Rezension von/compte rendu de: Sebastian Scholz, Sabrina Vogt, Gordon Blennemann (Hg.), Otmars Welten. St. Gallen und das europäische Mönchtum vom 7. bis zum 9. Jahrhundert, Köln (Böhlau Verlag) 2025, 420 S., 23 s/w und farb. Abb. (Zürcher Beiträge zur Geschichtswissenschaft, 15), ISBN 978-3-412-53227-7, DOI 10.7788/9783412532284, EUR 80,00., in: Francia-Recensio 2026/1, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2026.1.115328





