À la suite du travail de David Starkey sur la distance et la proximité dans le fonctionnement de la cour anglaise, Dries Raeymaekers et Sebastiaan Derks ont tiré un volume d’un colloque organisé en novembre 2012 à Anvers1. Tenant compte de la double nature de l’espace aulique, institution politique et ensemble de relations sociales, ils cherchent moins à étudier le lien direct entre accès à la personne du prince et pratique du pouvoir qu’à analyser comment cet accès a été négocié, ritualisé et exercé.

Quatre parties, constituant autant de »répertoires d’accès« (p. 9) au prince, structurent ce livre. La première analyse l’organisation spatiale de l’accès au prince. Avec le règne de Charles VI (1380–1422) marqué notamment par l’affirmation des princes du sang, Florence Berland étudie les liens entre palais parisiens des princes et espace urbain et montre que l’ouverture de ces palais est à relier à la compétition entre les princes du sang. Neil Murphy s’intéresse aux cérémonies d’entrée royale dans les villes qui connaissent entre le milieu du XVe siècle jusqu’aux années 1580 une importante évolution en France: moments de dialogue avec les autorités municipales, elles deviennent des cérémonies d’affirmation du pouvoir royal et se raréfient à partir d’Henri II. Pour perpétuer le lien avec le roi et avancer leurs demandes, les élites urbaines maintiennent ces entrées au profit des représentants royaux.

Audrey Trutschke se penche sur les »perceptions européennes de l’accès à la cour moghole« (p. 65). Avec trois types de témoignages (des missionnaires jésuites entre 1580 et 1614, l’ambassadeur anglais Thomas Roe entre 1615 et 1618, le voyageur italien Nicolo Manucci dans la seconde moitié du XVIIe siècle), elle démontre que les règles régissant le fonctionnement de la cour des empereurs moghols sont mal comprises par les Européens; cela crée de faux espoirs (de conversion, d’ouverture de comptoir …) mais n’empêche pas ces envoyés de se poser en intermédiaires incontournables auprès d’un prince ou d’un lectorat européen, renforçant ainsi leur légitimité dans leur pays d’origine.

La deuxième partie s’intéresse aux formes de régulation de l’accès par des normes et des rituels. M. Talbot étudie la cour ottomane de la fin du XVIIe et du début XVIIIe siècle qui utilise les cérémonies d’audience accordées aux ambassadeurs anglais pour mettre en scène sa vision du monde. Mark Hengerer s’attache lui à la progressive structuration de la cour impériale de Charles Quint (1519–1558) à Léopold II (1790–1792), passant d’un »relaxed traditional courtly style« (p. 126) à un espace plus normé. Le règne de Ferdinand II (1619–1637) constitue une inflexion importante: l’accès aux antichambres du palais impérial est alors couplé avec la détention d’offices auliques et la mise en scène du pouvoir de l’empereur l’emporte sur la capacité à attirer les nobles à la cour.

La monopolisation de l’accès aborde ensuite la question de savoir à qui et comment est concédé le droit d’accéder au prince. Jonathan Spangler s’attache à l’évolution des charges de Grand Chambellan et de Grand Écuyer à la cour des rois de France, de François Ier à Louis XVI. Si elles sont déterminantes dans la gestion de l’accès au souverain, celui-ci se défie des grands lignages qui les détiennent. Elles sont alors redoublées par la création de nouvelles fonctions (Premier Gentilhomme de la Chambre, 1545) confiées à des proches. Ronald Asch poursuit cette réflexion sur la confiance en fournissant une synthèse sur la question des ministres dans la monarchie hispanique, en France et en Angleterre au XVIIe siècle: l’accès au prince, fût-il quotidien, n’a que peu d’effet s’il ne s’insère pas dans le complexe des relations sociales qui régissent la cour. De même, l’existence de ces ministres et favoris ne répond pas seulement à une nécessité humaine (amitié), elle est le résultat d’un fonctionnement fondé sur la distance entre le prince et les courtisans; le favori joue un rôle d’intermédiaire entre ces deux univers.

Enfin, Fabian Persson reprend ces concepts et les applique à la minorité Charles XI de Suède (1660–1672); il en fait des outils d’interprétation du conflit entre le chancelier de la Gardie, qui entend restreindre l’accès au jeune prince, et le conseil de régence; cette opposition prend notamment la forme d’un débat sur l’attribution des charges donnant accès au roi à des personnes considérées comme étrangères.

Enfin, la dernière partie s’intéresse aux façons dont le processus d’accès au prince est représenté. Christina Antenhofer étudie l’importance du château mantouan de San Giorgio pour les Gonzague entre le XIVe et le XVIe siècle: son rôle est double, en direction des élites mantouanes et en direction des autres principautés, notamment italiennes. Il permet aux Gonzague de s’affirmer non plus comme de simples seigneurs locaux, dont le pouvoir est rendu visible par le patronage artistique, mais comme une véritable dynastie européenne désormais dotée d’une cour organisée. Steven Thiry termine le volume en analysant la fonction des baptêmes dans le duché de Bourgogne des derniers Valois et des premiers Habsbourg (1430–1505). Ces cérémonies sont interprétées en termes d’accès, non pas au prince et au pouvoir mais à la dynastie et permettent une mise en scène de l’intégration et de l’inclusion des affins au lignage princier.

La valeur de ce livre tient à plusieurs aspects. D’une part, il opère un décentrement vis-à-vis du modèle louisquatorzien et restitue la complexité et la multiplicité du fonctionnement des cours. De même, envisager la longue durée donne la possibilité de saisir le phénomène curial comme un ensemble de dynamiques plutôt que comme une institution figée. D’autre part, cet ouvrage invite à un élargissement du corpus documentaire et à une relecture des sources traditionnelles. Enfin, l’intérêt pour les mondes moghol et ottoman permet de prendre en compte la difficile commensurabilité des cérémonies de cour pour des univers culturels et sociaux différents et de mieux mettre en valeur les stratégies discursives à l’œuvre dans les récits mettant en scène la cour.

On pourra regretter la faible place accordée au monde ibérique, avec le rôle capital joué par les maisons royales dans l’articulation des différents territoires de la monarchie hispanique, et à la cour pontificale comme »laboratoire politique« européen2. Pareillement, la notion d’»accès« souffre sans doute d’une définition trop incertaine, trop imprécise pour la constituer en outil d’analyse opératoire (une simple conclusion au volume aurait sans doute permis de surmonter cette difficulté); il est vrai aussi que cette relative indétermination est la raison pour laquelle des approches aussi diverses et intéressantes peuvent être réunies. Mais ces quelques regrets ne remettent pas en cause la pertinence et l’intérêt de ce beau travail.

1 David Starkey, D. A. L. John Murphy et al., The English Court from the Wars of the Roses to the Civil War, Londres 1987.
2 À titre d’exemple, voir G. Signorotto et M.-A. Visceglia (éds.), Court and Politics in Papal Rome, 1492-1700, Cambridge, Cambridge University Press, 2002.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Étienne Bourdeu, Rezension von/compte rendu de: Dries Raeymaekers, Sebastiaan Derks (ed.), The Key to Power? The Culture of Access in Princely Courts, 1400–1750, Leiden (Brill Academic Publishers) 2016, 369 p., 11 ill., ISBN 978-90-04-274839, EUR 135,00., in: Francia-Recensio 2018/3, Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2018.3.51949



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