L’ouvrage de Mark Hagger est une véritable somme sur l’histoire de la Normandie ducale depuis la création de la principauté en 911 jusqu’à l’accession de Geoffroy Plantagenêt. L’auteur, senior lecturer à l’université de Bangor (pays de Galles), avait déjà écrit depuis plus de 15 ans plusieurs importants articles consacrés à la Normandie ducale. Les remerciements qui ouvrent le livre et la longue introduction de 38 pages explicitent le parti pris par l’auteur: non seulement les quatre historiens majeurs de la Normandie ducale – Dudon de Saint-Quentin, Guillaume de Jumièges, Guillaume de Poitiers et Orderic Vital – sont scrutés mais, fort de sa participation comme research assistant pendant trois années (2003–2006) au projet financé par l’AHRC (Arts and Humanities Research Council) d’édition des actes et des brefs (writs) d’Henri Ier sous la direction de Richard Sharpe, Mark Hagger examine l’histoire de la Normandie depuis les débuts de la principauté jusqu’à sa conquête par Geoffroy d’Anjou (le timetable de la fin du livre s’arrête à 1145 avec la reddition du château d’Arques-la-Bataille dont la photographie des ruines en noir et blanc orne la couverture), essentiellement sous l’angle de ses institutions et de la géopolitique, en scrutant très minutieusement les chartes et diplômes, croisés, bien sûr, avec les autres sources narratives et archéologiques. Le questionnement autour duquel s’articulent les deux parties est celui du fondement du pouvoir des ducs en Normandie, de ses structures et de son maintien pendant deux siècles et demi.

La première partie, »Conquest, Concession, Conversion, and Competition: Building the Duchy of Normandy«, comprend cinq chapitres avec en toile de fond les principats de chaque duc. Les trois premiers chapitres sont dédiés à la chronologie des événements, en mettant en lumière le pouvoir militaire des ducs, mais avec une impasse sur la conquête de l’Angleterre, même si l’auteur insiste sur les richesses de l’île qui permettent de fidéliser l’aristocratie depuis la Bresle jusqu’au Couesnon, dont il examine minutieusement les possessions, les fidélités et les alliances. À ce propos, ce livre est publié alors que la biographie de Guillaume le Conquérant par David Bates1 n’est pas prise en considération. La note 217, p. 223, à propos du mariage de Guillaume et de Mathilde, montre l’ignorance de l’ouvrage. L’auteur souligne le rôle d’Henri Ier dans l’affirmation d’un pouvoir sur tout le duché avec l’acquisition de Verneuil-sur-Avre, vers 1120, ce que n’ont pas assez montré, selon lui, les biographies de Judith Green et de Christopher Warren Hollister. Les trois chapitres suivants portent sur l’Église décrite comme »under controle« et sur la production écrite des souverains.

La seconde partie, The »Minister of God«, en six chapitres, offre une grande originalité. Il s’agit de décrypter l’administration ducale à l’aide des chartes. Les ducs ne délèguent que rarement leur pouvoir, ce qui contribue à dresser Robert Courteheuse contre Guillaume. Gunnor et Mathilde, les épouses de Richard II et de Guillaume le Conquérant, se virent à quelques reprises confier le pouvoir. À partir de Guillaume, les ducs dirigent la principauté depuis Rouen et Mark Hagger met en doute l’itinérance ducale, même si le duc se rend à Caen, Fécamp, Lillebonne, Falaise et Arques dans ses châteaux. L’examen des souscriptions au bas des chartes ducales permet de mettre en évidence un ensemble de grands, laïcs et ecclésiastiques, – notamment évêques –, qui constituent la cour. Si le duc détient la justice, ses évêques et ses barons exerceraient également quelques droits à s’en tenir à »Consuetudines et justiciae« (1091).

Le chapitre 9, »Movements, messengers, mandates and minions«, s’attarde sur des hommes qui sont des rouages indispensables des institutions gouvernementales. Ils participent à l’exécution des ordres du duc. Une large part est accordée aux vicomtes qui avaient déjà fait l’objet d’un important article de Mark Hagger en 2007 et auxquels n’est pas dévolu de pouvoir militaire. En matière de finances, ce dernier développe l’idée d’une apparition d’une chambre dédiée aux comptes à la fin du principat d’Henri Ier (1129–1130), qu’il ne faut pas réduire à l’échiquier. Enfin, l’analyse de l’armée des ducs s’avère compliquée. Composée des hommes libres selon le modèle carolingien, elle rassemble les membres de la familia ducale, des chevaliers des maisons des membres de l’aristocratie et, à la fin du règne du Conquérant, de mercenaires. Ainsi formée, elle est rarement réunie.

S’il s’avère difficile de rendre compte de la somme incroyable d’informations produites par cet ouvrage, de toutes les nuances apportées par l’auteur qui s’efforce de mettre en lumière les évolutions de 911 à 1144, néanmoins on pourra regretter que la bibliographie d’historiens spécialistes de l’épiscopat normand soit méconnue (notamment les travaux de Richard Allen et de Grégory Combalbert ainsi que de Jörg Peltzer qui, quoique de nationalité allemande, écrit en anglais, même si l’ouvrage touche à la fin de la période choisie par Mark Hagger2, et de l’auteur de ces lignes sur l’aristocratie normande). Sur Orderic Vital, il paraît également difficile de ne pas tenir compte des recherches nouvelles3.

Progressivement les ducs ont étendu leur autorité sur leur État, ne souffrant aucun rival, tenant fermement en mains l’Église, maîtres de leur capitale, Rouen, appuyés sur des vicomtes localement mais également sur un consensus politique noué entre eux et les Normands. Même si l’objectif du livre n’est pas de proposer une étude de la société, on en distingue toutefois les grandes lignes. L’ouvrage, qui comprend un »Index des noms de personnes et noms de lieux«, et un »Index of Subjects«, démonte la machine administrative mise en place par les ducs de Normandie et suscite l’admiration et l’intérêt des historiens du Moyen Âge.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Véronique Gazeau, Rezension von/compte rendu de: TITEL, in: Francia-Recensio 2018/4, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500), DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2018.4.57378



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