Au cours de ces dernières années, un nombre somme tout considérable de monographies, ouvrages collectifs et articles de revue ont été consacrés aux relations, pour faire bref, entre l’espace économique, politique et culturel allemand avec la Belgique. Dans cet ensemble de publications, celles consacrées à la Première Guerre mondiale – centenaire oblige – se taillent la part du lion. La thèse soutenue, en mars 2016, par Sebastian Bischoff à l’université de Paderborn, participe de ce mouvement.

L’invasion de la Belgique par l’armée allemande en août 1914 a soulevé deux questions qui sont au cœur de l’ouvrage sous rubrique. La première est celle de la violation de la neutralité belge et la seconde celle des atrocités commises contre les populations civiles. Tandis que l’utilisation, par la propagande belge et alliée, de la violation des règles du Droit et des principes mêmes de la Civilisation a suscité de nombreux travaux, la nature des réactions auxquelles ces accusations ont donné lieu en Allemagne sont aujourd’hui quasiment oubliées. Le livre de Sebastian Bischoff, soulignons-le d’entrée de jeu, comble donc une lacune.

L’enquête menée par l’auteur repose principalement sur l’exploitation d’un corpus composé de 14 quotidiens et de 27 revues dépouillés soit sans solution de continuité entre août 1914 et novembre 1918, soit autour de dates significatives. Elle est complétée, d’une part, par l’exploitation de pièces de théâtre populaire et de romans de gare – ces deux sources ayant fait l’objet d’une présentation spécifique publiée par ailleurs1 – et, d’autre part, par celle de discours parlementaires, correspondances éditées, mémoires et souvenirs.

Il ressort tout d’abord de l’étude qui constitue indubitablement une contribution importante à l’histoire des médias dans l’Allemagne impériale, que la Belgique et les Belges sont diabolisés dès le mois d’août 1914. L’horreur ayant présidé à l’expulsion des Allemands vivant en Belgique, la guérilla menée par les francs-tireurs, la »barbarisation« (»Barbasierung«) des populations civiles se livrant à des atrocités non seulement sur des soldats allemands, tantôt énucléés tantôt noyés dans un bain d’huile en feu, mais aussi sur des civils jetés vivant dans les fours de haut-fourneaux, illustrent la »cruauté belge« devenue un leitmotiv dans la presse allemande.

L’étude contribue ensuite à une meilleure connaissance du processus de création des stéréotypes, et à leur développement, en temps de guerre. Elle apporte aussi des éléments neufs au sujet d’un nationalisme d’autant plus exacerbé que le contre-feu orchestré à Berlin en vue de combattre la propagande alliée autour de »Poor Little Belgium« donne lieu à un fiasco médiatique au plan international.

Une fois posé le principe que la Belgique n’était pas réellement neutre et que l’invasion avait surtout été une marche »au cœur des ténèbres« d’un pays »peuplé de sauvages« qu’il s’avérait indispensable de (re)civiliser, une autre question surgit. Celle de savoir quel sort réserver à ce qui était encore récemment considéré comme une Kulturnation mais avait désormais perdu toute légitimité?

L’hétérogénéité des réponses constitue un autre temps fort de l’ouvrage car elle introduit dans le traitement de la »question belge«, d’autres paramètres que ceux, parfois univoques, exposés régulièrement depuis Fritz Fischer et la controverse qui porte son nom. De cette hétérogénéité naît l’indécision sur le point de savoir si la Belgique peut et doit être annexée une fois la guerre terminée. Les débats à ce sujet, fort bien synthétisés (p. 269–281) connaissent plusieurs phases. Les partisans de l’annexion l’envisagent en tant que »garantie et sauvegarde« jusqu’à l’été 1915, puis en tant que moyen d’institutionnaliser l’expansion territoriale du Reich, en ce compris en Afrique centrale (p. 110–120), jusqu’à l’échec de l’offre de paix allemand à la fin de 1916, et enfin en tant que »terre germanique perdue« tout au long de l’année 1917.

Ses adversaires, tout en encourageant un contrôle sans faille de la Belgique, sont renforcés, au fil du temps, dans leur opposition à une solution radicale par l’écho rencontré, malgré une censure renforcée, par la condamnation à laquelle donne lieu, sur la scène internationale, l’exécution d’Édith Cavell (1915), les déportations de travailleurs (1916/1917), l’érection de la barrière électrique à la frontière hollando-belge, etc. Comme le déclare Matthias Erzberger en août 1917 au Reichstag: »Aucun pays au monde n’est actuellement plus aimé que la Belgique«. Ce que la libérale »Vossische Zeitung« traduit par »La Belgique […], le plus grand danger que puisse courir l’Allemagne«. Pourtant, cette opposition, présente au sein du SPD, du Zentrum et des libéraux, reste extrêmement prudente dans la mesure où la représentation négative des Belges et de la Belgique a profondément marqué les esprits tandis que l’émergence de la Flamenpolitik complique la donne.

Que reste-t-il, dans les opinions publiques de l’Allemagne de l’après-guerre, de la représentation des Belges et de la Belgique forgée depuis l’été de 1914 et sans doute renforcée à la faveur de l’occupation de la Ruhr? Si l’on dispose d’éléments de réponses au sujet de cette dernière, il serait souhaitable de s’interroger, en amont et en aval de celle-ci, sur la persistance et le degré d’intensité de la perception négative du »petit voisin de l’Ouest«.

Il reste, en terminant, à formuler trois petites remarques. En premier lieu, l’étude exploitant essentiellement la presse quotidienne et périodique, il eût été utile que l’auteur en dise davantage à propos des journalistes dont il utilise les écrits. Une deuxième observation porte sur l’absence de certains journaux, que l’auteur ne justifie pas. Parmi ceux-ci, mentionnons la »Kölnische Volkszeitung« qui n’a pas fait l’objet d’un dépouillement systématique, la »Frankfurter Zeitung« ou encore les »Münchner Neueste Nachrichten«. Ceci pour relever que le recours massif à la presse berlinoise aurait pu être contrebalancé par davantage d’attention accordée à la presse de »province« en vue de vérifier l’hypothèse d’une plus ou moins grande attention à la question belge en fonction des régions d’Allemagne. Enfin, mais il s’agit ici d’une remarque portant sur le possible enrichissement du corpus documentaire, il serait sans doute utile de consulter la correspondance, désormais en ligne, adressée à Rome par Eugenio Pacelli, nonce apostolique en Allemagne à partir de 1917, qui, en tant qu’observateur privilégié, était particulièrement attentif à l’évolution des opinions2.

1 Sebastian Bischoff, Feindbilder für das Volk. Anti-belgische Motive in deutschen Trivialromanen und Theaterstücken, 1914–1918, in: Sebastian Bischoff, Christoph Jahr, Tatjana Mrowka, Jens Thiel (dir.), Belgica – terra incognita? Resultate und Perspektiven der Historischen Belgienforschung, Münster, New York 2016 (Historische Belgienforschung, 1), p. 107–116.
2 Hubert Wolf et al. (dir.), Eugenio Pacellli. Kritische Online-Edition der Nuntiaturberichte von 1917–1929, http://pacelli-edition.de/index_pacelli.html, consulté le 17 novembre 2018.

Zitationsempfehlung/Pour citer cet article:

Michel Dumoulin, Rezension von/compte rendu de: Sebastian Bischoff, Kriegsziel Belgien. Annexionsdebatten und nationale Feindbilder in der deutschen Öffentlichkeit 1914–1918, Münster, New York (Waxmann Verlag) 2018, 329 S. (Historische Belgienforschung, 4), ISBN 978-3-8309-3705-0, EUR 39,90., in: Francia-Recensio 2018/4, 19./20. Jahrhundert – Histoire contemporaine, DOI: https://doi.org/10.11588/frrec.2018.4.57493



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